Alters Média ../ Fri, 20 Jan 2023 18:48:17 +0000 fr-FR hourly 1 https://wordpress.org/?v=6.1.1 Futur et Prospective : Repenser la notion de futur, l’apport du Programme Littératie des futurs de l’UNESCO Riel Miller Ancien Directeur du Programme des Littéracies des futurs de l’UNESCO ../2023/01/20/futur-et-prospective-repenser-la-notion-de-futur-lapport-du-programme-litteratie-des-futurs-de-lunesco/ ../2023/01/20/futur-et-prospective-repenser-la-notion-de-futur-lapport-du-programme-litteratie-des-futurs-de-lunesco/#respond Fri, 20 Jan 2023 18:35:42 +0000 ../?p=926 Sommaire du dossier Futur et Prospective : Dider Raciné, Retour sur le futur ! Jean-Éric Aubert, Plus de futur ? Comment (re)construire ensemble des futurs positifs Carine Dartiguepeyrou, Prospective socioculturelle – L’analyse des tendances de la société par l’évolution des valeurs Jacques Theys, Pour surmonter la « panne du futur », une prospective à réinventer Julien […]

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Sommaire du dossier Futur et Prospective :
  1. Dider Raciné, Retour sur le futur !
  2. Jean-Éric Aubert, Plus de futur ? Comment (re)construire ensemble des futurs positifs
  3. Carine Dartiguepeyrou, Prospective socioculturelle – L’analyse des tendances de la société par l’évolution des valeurs
  4. Jacques Theys, Pour surmonter la « panne du futur », une prospective à réinventer
  5. Julien Dossier, La fresque du bon gouvernement de Sienne
  6. Alice Canabate, L’écologie politique – L’art difficile de se préparer au temps qui vient !
  7. Didier Raciné, Émergences socioculturelles et l’habitabilité de la Terre
  8. Jean-Pierre Seyvos, Acquérir la capacité à s’accorder et à pouvoir « composer avec »
  9. Riel Miller, Repenser la notion de futur, l’apport du Programme Littératie des futurs de l’UNESCO

Dans le débat actuel sur le futur, l’apport de la littératie des futurs comme proposition fondée sur la compétence plutôt que les scénarios est un des plus riches. « Qu’est-ce que le futur ? » est une des questions stratégiques majeures à notre époque : comment dépasser l’idée d’un futur qui ne sert qu’à appuyer les agendas d’un passé et d’un présent problématiques ? Comment ne pas nous enfermer dans des futurs qui ne nous permettent pas de percevoir le réel ?
Poser cette question, c’est l’un des points clés pour, au contraire, libérer notre imaginaire de la contrainte de toujours chercher à coloniser l’avenir, pour nous aider à lâcher prise sur le passé et apprécier le sens, indépendant du futur, du présent, pour briser l’illusion de pouvoir contrôler l’avenir.
Complémentaire de la question « Où atterrir ? » de Bruno Latour, cette question « Qu’est-ce que le futur ? » réoriente les débats sur les futurs autour de notre capacité à percevoir le monde pour lui donner sens.

Riel Miller
Ancien Directeur du Programme des Littéracies des futurs de l’UNESCO

 

 

 

 

 

 

La question de l’anticipation est certainement l’une des plus importantes pour les êtres vivants. Pour l’homme aussi, mais peut-être plus de nos jours en ces périodes de crise permanente, multiforme.
Un commentaire ?
Puisque tous les organismes vivants ont évolué dans le temps, il n’est pas étonnant que des systèmes et processus de prise en compte du passage du temps fassent partie du fonctionnement des organismes vivants. Les humains incorporent de nombreux systèmes et processus d’anticipation, – de nos systèmes immunitaires aux réflexes à l’imagination consciente –, qui couvrent un large éventail de raisons et de méthodes qui amènent le futur pas encore existant dans le présent.
Le présent n’est pas différent du passé du point de vue de l’émergence complexe – c’est ainsi que fonctionne notre univers. Nous ne sommes donc ni plus ni moins confrontés à la disruption ou à la complexité – c’est la nature de cet univers créatif.

Qu’est-ce que le nouveau ?

Pour Bergson, le nouveau n’existe pas dans un monde déterministe. C’est parce que le monde n’est pas déterministe, que les bifurcations, le nouveau sont possibles. Bernard Stiegler insistait sur le fait que l’homme et plus généralement le vivant n’étaient pas réductibles à du calculable et du prévisible. Ils distinguaient l’un et l’autre le programmable, le déterministe, le calculable d’une part et le nouveau, qui n’a rien à voir avec du calculable d’autre part. Douglass North distingue risque et incertitude, soulignant que l’évaluation du risque relève d’hypothèses qui projettent de la continuité dans un univers fondamentalement incertain.

Cela a été jusqu’à tout récemment le sujet de votre travail à l’UNESCO, en tant que responsable du Programme Littératie des futurs.
Pourriez-vous nous préciser à quoi correspond ce programme, pourquoi vous vous y êtes attaché ?
Mon parcours, tant à l’OCDE où j’ai travaillé de 1982 à 1984/5, puis de 1994 à 2005, qu’à l’UNESCO depuis 2012, a été lié aux avancées scientifiques depuis notre époque et à la remise en cause de diverses conceptions du monde : les avancées scientifiques de Bruno Latour (sur les relations nature-culture ; sur Gaïa), celles d’Edgar Morin (concernant la question de la complexité), de Gilles Deleuze (à propos du potentiel des différences et des répétitions), les remises en question d’Amartya Sen (sur le thème du développement), les travaux de Sen, Stiglitz et Fitoussi sur l’ inadéquation de signaux tels que la croissance et le PIB. Elles m’ont montré à quel point la façon dont nous utilisons le futur était dangereuse. Ces éléments m’ont amené à penser qu’il y a différentes sortes de futurs en fonction des différentes méthodes utilisées pour les imaginer. Notre manière de percevoir et de penser le monde est directement influencée par nos façons d’imaginer et de fixer des objectifs. Un des symptômes évident de notre défaut d’appréciation des différentes sortes de futur apparait dans les différentes méthodes utilisées par le Nord et le Sud pour connaître le futur. Les batailles épistémologiques portées par les Suds offrent une alternative aux modèles dominants réducteurs

L’histoire et son « sens »

Michel Serres, dans Darwin, Bonaparte et le Samaritain, sa philosophie de l’histoire, réfléchit à ce qui pourrait être le « sens » de l’histoire : « Notre propre histoire est imprévisible et elle reste sans finalité d’amont vers l’aval : qui peut dire l’avenir d’un groupe, d’une nation, suite à un événement politique… ? Alors qu’elle se raconte volontiers d’aval en amont « avec mille apparences de raison et de causes ». Cette absence de finalité est « l’outil de base des savants : si elle existait, personne ne ferait plus de science » (p. 22).
Mais continue-t-il : « Considérées à partir de l’amont, les émergences ne sauraient se prévoir, mais vues de l’aval elles peuvent apparaître comme rationnelles, découlant d’une ou plusieurs causes ou plutôt conditions que l’expert découvre comme nécessaires mais qui n’accèdent jamais à la nécessité ».

Et pour vous qu’est-ce que le nouveau, le futur ? Le futur est-il toujours prévisible ?
Dans ce bouillon intellectuel très riche et fascinant, j’ai pris conscience de façon simple et clair que dans le monde déterministe de la bureaucratie, le futur se réduit à n’être qu’un but. La seule question devient alors de savoir comment l’atteindre. Or cette question est mal posée et reflète notre aveuglement. Elle est source de cécité, une incapacité à sentir et à donner un sens à la nouveauté… Cette approche du futur est pauvre, réductrice ; cela rend beaucoup plus difficile d’accepter et de comprendre l’inattendu. Se positionner ainsi en surplomb et à l’extérieur d’un univers créatif complexe nous aliène de l’univers. Cela nous fragilise car nous essayons de construire des outils toujours plus puissants contre l’inattendu et le changement, des systèmes et des structures lourdes qui pourtant ne nous épargnent pas les surprises et les déceptions. Comme le décrit Marguerite Duras dans son roman Un barrage contre le Pacifique, nous construisons des murs de plus en plus haut et épais contre les forces du monde, mais ils ne peuvent nous défendre !
Nous devons dépasser la vision dominante du futur des années 1960 qui se limitait à la planification (et à la confrontation entre la planification en URSS et celle en Occident).
Il était nécessaire d’aborder ces questions et j’ai trouvé une entente avec la Directrice générale de l’UNESCO, Irina Bokova, à ce sujet. La vision de l’UNESCO sur l’éducation et la science et sur sa mission était trop cloisonnée. L’UNESCO a un rôle important à jouer comme carrefour pour la création et la diffusion des connaissances humaines sans exclusive (la pensée économique et militaire par exemple ne sont pas hors du champ des connaissances humaines). L’UNESCO se devait de mener des expériences pour transformer nos capacités à imaginer le futur, pour aller au-delà de la planification et de la pensée utilitariste de la bureaucratie qui domine dans l’État comme dans le privé.
J’ai proposé à Irina Bokova que l’UNESCO, compte tenu de son mandat de « laboratoire mondial d’idées », serve de plate-forme pour explorer et tester une reformulation des études du futur en tant qu’étude des systèmes et des processus d’anticipation, et pas seulement de scénarios ou de visions du futur imaginés à des fins de planification. La Directrice générale a accepté que l’UNESCO joue un rôle de premier plan dans un tel tournant scientifique : tester et refonder une vision du futur par une réflexion plus généralisée sur « qu’est-ce que c’est le futur ? » (aspect ontologique) puis sur la dimension épistémologique. Le résultat de ce parcours est le programme de Littératie des futurs. L’UNESCO, dans son rôle de laboratoire mondial d’idées, a pu se mobiliser et conduire des expériences dans le monde entier afin de cultiver et de partager de nouvelles perspectives. Nous avons montré concrètement qu’il existe des futurs imaginés dans deux catégories ontologiques fondamentales et distinctes : des futurs imaginés dans le but de planifier et des futurs imaginés afin de libérer notre perception du présent des contraintes du passé. Dans ce dernier cas, l’avenir n’est pas imaginé pour servir de but ou de cible, mais plutôt comme un moyen d’aller au-delà des perceptions existantes du passé et du présent, ce qui permet de détecter et de donner un sens à des phénomènes émergents dont le sens ne peut être détecté par la planification.
Dès que l’on accepte d’aller au-delà des volontés de planification et de commande – contrôle idéologique, les sources et le rôle du futur apparaissent beaucoup plus larges (mythes, structures narratives…) : ces visions du futur interviennent de façon cruciale sur nos choix et notre conception du monde, qui en procèdent. Et cela impose de changer notre vocabulaire et nos raisonnements.
Les façons existantes d’imaginer le futur ont tendance à confondre perception (une vision de l’avenir) et choix (une décision ou un souhait) – créant un fort biais à la fois entre la formulation des objectifs et des méthodes de « prise de décision » et entre « l’ex-pression de représentation possible de celui-ci ». Cela a tendance à imposer l’idée actuelle de l’avenir, pensé essentiellement comme visant un objectif et planifiable : ce que j’appelle « coloniser l’avenir ». Cela m’a conduit à distinguer « anticiper pour le futur » et « anticiper pour l’émergence ».
L’UNESCO n’est pas un organisme très lié aux grandes puissances et il manque de moyens financiers (surtout depuis le départ des États-Unis qui lui a fait perdre un tiers de son budget). Cela nous a poussés à coopérer avec de nombreux partenaires sur le terrain. Parce que l’UNESCO est une institution moins riche et au mandat moins politique, elle n’est pas soumise aux mêmes attentes. En conséquence, les participants peuvent s’exprimer sans langue de bois, d’une manière qui reflète leurs propres points de départ et contextes, échappant aux inhibitions de l’opportunisme politique et de la conformité au « discours de l’ONU ». Ils partent de leur propre démarche, recherchent l’authenticité et l’expérience, sans que cela nuise à la rigueur.
J’ai profité de cette possibilité structurelle de l’UNESCO qui est en fait une force. Je me vois comme un praticien, comme un designer de processus pour imaginer l’avenir de différentes façons, en utilisant différentes méthodes, dans différents contextes. En ce sens, j’explore et applique constamment la littératie des futurs (futures literacy). Mais j’ai pu, avec des partenaires et des collègues, travailler sur le socle théorique.

Extraits de « Transformer le futur, L’anticipation au XXIe siècle »
Littératie des Futurs UNESCO

L’anticipation-pour-le-futur est le futur comme but – un futur planifié et souhaité, sur lequel les gens font un pari. L’anticipation-pour-le-futur est la forme la plus répandue de futur que les gens utilisent dans leur vie quotidienne.
L’anticipation pour l’émergence n’a pas trait au futur en tant que but. Il s’agit d’une utilisation du futur qui vise à révéler et à donner du sens à des aspects du présent – en particulier la nouveauté – qui tendent à être occultés par l’anticipation-pour-le-futur. L’anticipation pour l’émergence (APE), permet (1) de percevoir et de penser la nouveauté émergente existante, laquelle demeurerait sans cela invisible, et (2) d’inventer ou d’innover – soit de créer réellement la nouveauté émergente.
Transformer le futur, pages 40 et 42

Pouvez-vous justement nous donner deux exemples de telles recherches pratiques ?
Dans le livre Transformer le futur, L’anticipation au XXIe siècle2 qui résume notre travail, nous présentons cette théorie et divers cas d’application.
Parmi eux citons le cas de la Sierra Leone où nous avons mené un laboratoire sur la transition de la jeunesse au statut d’adulte, sur ce que représente pour les jeunes ce passage. C’est bien sûr une invitation à penser le futur et à réfléchir à une politique de la jeunesse. C’est aussi un processus révélateur des systèmes d’anticipation portés par les gens eux-mêmes.
Ce processus de débat a été engagé avec une quinzaine de jeunes et de travailleurs sur ces questions.
« Chaque journée s’est ouverte par une libation rituelle mêlant à la fois musique, poésie et danse ; ce rituel d’ouverture sous forme de libation est enraciné dans de nombreuses traditions africaines. L’appel aux esprits ancestraux est toujours une pratique importante dans les familles et les communautés de Sierra Leone. Il s’agit d’une offrande qui réunit les trois éléments essentiels de la narration. Elle commence par l’identification de la communauté et de ses ancêtres (histoire), procède à une discussion sur le présent, puis se tourne vers l’avenir. L’intimité de l’exercice renforce la confiance. »
(Extrait de Transformer le futur, page 210.)
La prise en compte de ce qui est tacite, de ce qui devient explicite dans le discours de chacun, du processus de l’un à l’autre, permet aux participants de se rendre compte des structures de leur propre pensée. Le rite banalisé (la libation rituelle) prend ainsi un nouveau sens, révélant les rapports entre générations, le cadre étouffant du futur « souhaitable » (l’adulte « doit » être « productif », « responsable », …). Il fait apparaître ce futur « probable » comme un cul de sac pour la jeunesse, l’empêchant de créer ses propres cadres d’anticipation. Ces images et représentations standards du futur limitent leur perception de ce que peut être demain pour eux. Ces jeunes sont pris dans une situation où leurs images du futur leur rendent plus difficile de sentir et de donner un sens à la complexité créative du monde qui les entoure. Les rapports intergénérationnels, fondés sur une vision du temps linéaire, séquentiel, planifié, organisé par des statistiques emprisonne et colonise le futur défini par le passé. C’est une source de désespoir et d’aliénation. Le processus de co-création du Laboratoire est un mécanisme heuristique et pédagogique efficace et crucial.
Notre atelier sur le « futur du sport », organisé avec une université française3 et l’UEFA à Munich, avait comme objectif d’explorer avec divers cadres de haut niveau du monde du sport, « les différents ensembles de prémisses d’anticipation sur la nature et le fonctionnement du sport dans le futur ». L’atelier visait ainsi à « leur fournir un cadre de réflexion et des outils susceptibles de les aider à faire face à des changements émergents complexes ».
Ce processus d’intelligence collective, partant des prédictions et espoirs des participants sur les nombreux défis du monde du sport actuel, a posé l’idée du sport comme rapport des humains à leur corps, mais aussi comme rapport entre action collective et identité collective.
Par la mise en cause de leurs idées, la compréhension du passage dans leurs discours du tacite à l’explicite, par la distinction entre le futur « souhaitable » et « probable », entre « anticiper pour le futur » et « anticiper pour l’émergence », les participants ont affiné leurs réflexions et commencé à penser autrement le présent, les défis et opportunités du sport dans le monde actuel.
Ceci démontre que les bases scientifiques, l’approche théorique que nous avons construites dans le programme Littératie des futurs permettaient de piloter un processus d’apprentissage efficace.

Le déroulé de l’atelier sur le « futur du sport »

« La phase 1 consistait en une définition d’un futur possible du sport fondé sur les prédictions et les espoirs des membres du groupe. Les prédictions portent sur ce qui est le plus susceptible d’avoir lieu, sur un instantané du sport dans un futur à long terme. L’espoir est une question de valeurs.
La phase 2 était consacrée au développement d’un modèle pour conceptualiser le futur du sport. Il s’agit d’abord de libérer notre imagination des contraintes de la prédiction et des normes actuelles en jouant sur des futurs paradigmatiques et discontinus et, ensuite, de tester de manière plus approfondie le pouvoir de nos prémisses d’anticipation en façonnant non seulement les futurs que nous imaginons, mais nos perceptions du présent.
Enfin, la phase 3 avait pour visée de changer la vision actuelle à partir d’une remise en cause des prémisses d’anticipation, ce qu’implique changer le futur que nous imaginons pour le sport ».
Extrait de Transformer le futur, page 219

Comment voyez-vous le rapport entre les outils, la technologie et le futur ?
Nous aurions dû mobiliser les idées pour déconstruire la démarche commerciale et les approches « la tech-nologie va nous sauver » ou à l’inverse « elle va tous nous tuer » ; repenser les rapports entre la société, la science et la technologie.
C’est très difficile de semer des idées qui sortent du paradigme dominant comme l’a bien exprimé Kuhn. Le fait que les choses nous paraissent incompréhensibles a du sens et il est important de le relever : c’est le signe qu’il faut sortir du paradigme qui domine et qui nous aveugle. Même si c’est destructeur, douloureux et dangereux ! Ainsi, penser et faire admettre que la terre est un globe, alors que nous la voyons plate ; la penser comme tournant autour du soleil, alors que nous voyons le soleil tourner autour de nous, a constitué de très lourds défis.

Propos recueillis par Didier Raciné, Rédacteur en chef d’Alters Média

 

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Sommaire du dossier Futur et Prospective :
  1. Dider Raciné, Retour sur le futur !
  2. Jean-Éric Aubert, Plus de futur ? Comment (re)construire ensemble des futurs positifs
  3. Carine Dartiguepeyrou, Prospective socioculturelle – L’analyse des tendances de la société par l’évolution des valeurs
  4. Jacques Theys, Pour surmonter la « panne du futur », une prospective à réinventer
  5. Julien Dossier, La fresque du bon gouvernement de Sienne
  6. Alice Canabate, L’écologie politique – L’art difficile de se préparer au temps qui vient !
  7. Didier Raciné, Émergences socioculturelles et l’habitabilité de la Terre
  8. Jean-Pierre Seyvos, Acquérir la capacité à s’accorder et à pouvoir « composer avec »
  9. Riel Miller, Repenser la notion de futur, l’apport du Programme Littératie des futurs de l’UNESCO

Dans le débat ouvert sur les émergences socio-culturelles qui peuvent orienter l’évolution de notre monde, figure le souhait de plus en plus partagé de « changer de projet d’émancipation et de forme de progrès », et la recherche d’une démarche qui permette de le définir.
Jean-Pierre Seyvos, musicien, compositeur, concepteur et animateur de projet culturels innovants, mais aussi co-dirigeant du Collectif Où atterrir ? né de la démarche proposée par le philosophe Bruno Latour, décrit les leçons de son expérience, dont l’objet est de créer les outils et capacités pour que se composent une nouvelle culture porteuse de ces aspirations et de nouvelles formes de prospérité.

 

Jean-Pierre Seyvos
Co- directeur artistique de S-composition, co-dirigeant du Centre-Réseau Ressources
« Où atterrir ? »

 

 

 

 

 

 

La démarche du Collectif Où atterrir ? est connue pour « situer » les choses évoquées, ne pas avoir de paroles hors sol, mais au contraire de s’y enraciner.
Pouvez-vous préciser votre itinéraire, « d’où vous parlez » ?
Depuis plus de dix ans, une de mes activités principales a été de concevoir et mener des projets de « création partagée » sur des thèmes liés aux enjeux du monde d’aujourd’hui, avec des personnes de tous âges et milieux, habitant le territoire sur lequel se déroulait le projet. J’entends par « création partagée » des projets dans lesquels la réflexion et le travail de fond sur le sujet choisi, comme le travail de création – ou plutôt de co-création –, se font à partir des points de vue, des idées et des parcours des personnes impliquées dans le projet, et avec elles, depuis le démarrage jusqu’à la représentation finale dont elles sont les principaux acteurs.
Auparavant j’avais été pendant 3 ans chef de projet d’une grande concertation et réflexion de fond au niveau national sur l’éducation et les enseignements artistiques, avec la plupart des grandes fédérations et associations du secteur, les associations d’élus, et de très nombreux acteurs impliqués dans le domaine. Nous avons organisé dans cette période de nombreuses Assises, nationales et en régions, dans lesquelles nous essayions de renouveler les manières de faire travailler et réfléchir ensemble des personnes de métiers et de niveaux de responsabilité différents, en croisant et hybridant des outils et modalités artistiques, collaboratives, contributives et conviviales.
Et puis, plus récemment, j’ai participé à la conception et à la mise en œuvre du projet pilote « Où atterrir ? », d’après le livre éponyme de Bruno Latour de 2017. « Où atterrir ? » c’est une expérience artistique, scientifique et politique, sous la direction du philosophe lui-même ; une recherche-action, financée par le ministère de la transition écologique, qui vise à faire émerger une nouvelle description des territoires et de nouvelles formes de participation à leur transformation.

La construction d’une nouvelle culture consciente et assumée, qui nous permette de changer de projet d’émancipation et de forme de progrès. »

 

Comment « Anticiper le futur par les émergences culturelles et socio-politiques » est le thème du débat auquel vous avez participé en juin.
Quelle approche avez-vous de ce sujet ?
Je vais essayer de changer d’angle de vue, en prenant celui d’un musicien, d’un compositeur plus exactement.
Il y a aujourd’hui indéniablement une émergence culturelle et socio-politique – cette émergence se traduit de différentes manières, notamment :
• Par un besoin de revenir au « territoire » par exemple, et d’associer les habitants sur les sujets qui les concernent ;
• Par la notion de « droits culturels », qui a fait son entrée dans la loi française en 2015, avec l’article 103 de la loi NOTRe qui énonce : « La responsabilité en matière culturelle est exercée conjointement par les collectivités territoriales et l’État dans le respect des droits culturels ».
Cette émergence culturelle est également déclenchée ou amplifiée par différents facteurs : la crise écologique et climatique, la crise démocratique, etc. : on vit et on ressent le besoin d’un changement de monde… d’un changement de paradigme, en fait. La nécessité d’émergence d’une culture qui nous permette de faire face au Nouveau Régime Climatique, pour reprendre le terme créé par Bruno Latour.
Et il y a une multitude d’initiatives, partout « sur les territoires » comme on dit (encore ce mot de territoire…), et dans une grande partie du monde. Mais ces très nombreuses initiatives restent encore trop peu reliées, non systémiques. C’est Edgar Morin dans son livre « La voie », de 2012, qui parlait de « la nécessité que ces initiatives, encore trop isolées et peu visibles se relient pour devenir « systémique ».
Ce qu’il nous faut aujourd’hui – pour rentrer dans le vif du sujet – c’est passer de « l’émergence » à la fabrication d’une nouvelle culture. La construction d’une nouvelle culture consciente et assumée, qui nous permette de changer de projet d’émancipation et de forme de progrès. D’avoir un projet « d’engendrement » possible (c’est le terme que Bruno Latour utilise dans son livre « Où suis-je ») – un projet d’avenir. Et non un projet de modernité menant à la stérilisation. Nous avons besoin de l’émergence d’une nouvelle forme – et d’un nouveau projet – de « prospérité ».
Seulement aujourd’hui, il y a certes une émergence, mais pas encore la capacité d’inventer, ou plutôt de « composer avec » – avec les humains et le reste du vivant –, ce qui pourrait être un projet d’avenir ; un « futur positif », pour reprendre le titre de la rencontre de la Société française de prospective. La nouvelle culture dont nous avons besoin nécessite l’acquisition d’un véritable « équipement » – un outillage –, une « encapacitation » de chacun.e. (Empowerment dit-on en anglais).

La nouvelle culture dont nous avons besoin nécessite l’acquisition d’un véritable « équipement » – un outillage. »

C’est pour cette raison qu’a été conçue cette démarche « Où atterrir ? » et le projet du même nom ?
Dans le livre « Où atterrir ? Comment s’orienter en politique » de Bruno Latour, ce projet d’avenir suppose notamment de réapprendre que l’on a des dépendances, de pouvoir les décrire… les décrire sans « discuter », sans donner son point de vue, c’est le premier des principes de travail du projet Où atterrir ? : « Décrire et pas discuter – pas d’opinions ».
Décrire ses dépendances donc, et par là même être en mesure de les choisir, nos dépendances.
C’est tout l’enjeu de ce projet « Où atterrir ? », que nous avons pu mener pendant 1 an et demi avec 3 groupes d’habitants (2 groupes d’adultes et un groupe de jeunes, en région Centre et Nouvelle-Aquitaine), et pour lequel aujourd’hui nous avons aujourd’hui un afflux croissant de demandes de collectivités, de structures de diverses natures, d’entreprises…

Nous vous renvoyons à l’article présenté dans ce Numéro « Le projet Où atterrir ? » pour une présentation plus complète du projet et de sa démarche.
Il nous faut réapprendre collectivement à nous décrire, à nous écouter, à partager ces descriptions, à nous accorder, afin de pouvoir se situer collectivement sur de nouveaux territoires. Cette question de trouver un accord, de s’accorder, de trouver de nouveaux types d’accords, c’est ce qui me semble à la fois le plus nécessaire et le plus difficile. Nous ne sommes ni éduqués, ni outillés pour ça.
Dans les projets de création partagée que nous avons développé avec Chantal Latour au sein de S-composition pendant plus de 10 ans, il était frappant de constater, au démarrage de ces projets, la très grande difficulté d’écoute réciproque entre les participants qui ne se connaissaient pas, et qui pour partie venaient de mondes et de milieux très différents (tout en habitant sur ce qu’à l’ancienne on pourrait appeler le même « territoire »). Remarquable aussi le peu de désir d’aller dans ce sens… Chacun a raison (!) et les autres peuvent très vite devenir des cons que l’on a du mal à supporter lorsqu’ils s’expriment. Il faut bien une année, voire plus, d’ateliers réguliers, pour arriver à créer cette écoute – réciproque – et la capacité à nourrir et co-construire ensemble un objet commun nourri des points de vue/ points de vie, des parcours, des univers de chacun.e, qui entretemps auront aussi pu évoluer.
Faire monde commun… déjà même arriver à s’entendre à quelques-uns pour arriver à inventer et fabriquer ensemble un objet collectif… ce n’est vraiment pas gagné ! Et cela prend du temps.

Est-il possible aujourd’hui de passer d’une culture du gagnant et du perdant à une culture de la coopération et de la composition où y a l’invention par deux personnes d’une chose nouvelle qu’aucune des deux n’aurait pu imaginer seule ? »

Alors justement, comment « faire monde commun » ? Comment composer avec les humains et les non humains, avec l’ensemble du vivant ? Comment créer de nouveaux accords ? Et pourrait-on valoriser l’art de la composition, et non le qualifier de compromission ?
« Composer avec » est souvent l’expression d’une contrainte désagréable (« il va falloir composer avec »… et l’on fait une moue explicite), or on est dans un univers composé, constamment, dans une co- fabrication de nos conditions d’habitabilité avec les autres vivants. Il va donc bien falloir « composer avec » ! et réaliser que nous sommes nous-mêmes composés, composites…

Si l’on s’y penche de plus près, qu’est-ce que cela nécessite ? De quels types de compétences a-t-on besoin pour cela ?
D’une façon assez concrète je propose de classer ces compétences de façon synthétique en 3 catégories, que l’on pourrait d’ailleurs nommer « compétences d’habitabilité » :
• La première : le développement des capacités sensibles
Des compétences qui nous permettraient de résoudre cette forme de « crise de la sensibilité » dont parle Baptiste Morizot dans l’introduction de son livre « Manières d’être vivant ».
C’est-à-dire, entre autres, des compétences d’écoute réciproque – et être capable de pouvoir bouger en fonction de ce que l’on écoute – avoir la capacité à s’ajuster.
C’est l’exemple de cette personne dans le bus, qui se tient debout à un endroit et qui, sans en changer lorsque le bus se remplit, est prise au dépourvu et se met en colère lorsque la pression physique monte parce que sa place est devenue problématique dans les circulations d’une situation qui se reconfigure.
C’est avoir également la compétence de se déplacer par rapport à ses habitudes et surtout ses représentations ; et des compétences d’expression, et « d’articulation »… pour se faire entendre et comprendre. Bien sûr pour cela il faut des exercices, inventer différentes formes d’ateliers.
Cette première catégorie inclue aussi un volet sur les émotions et les « affects ». Devant l’urgence et la force de la situation actuelle, les émotions peuvent nous envahir.
Être capable, à l’intérieur d’un sentiment très fort et global, de discerner de quoi se compose ce ressenti, de quels types d’émotions conjuguées il est le résultat, est un travail nécessaire pour échapper à l’impuissance, aux « passions tristes », et retrouver de la capacité d’agir.
Dans un autre registre il nous faut également travailler, de différentes manières, sur les nouveaux « affects » dont nous avons besoin pour saisir et nous ajuster à la nouvelle situation, totalement inédite, dans laquelle nous nous trouvons. (La solastalgie par exemple, ou bien l’émerveillement de découvrir un nouveau monde, le nôtre, cette fameuse « zone critique » dont nous ignorons tant de choses…)
• La deuxième : développer des compétences essentielles de description et d’auto-description de ses dépendances et de ses réels attachements – et être capable de rendre visibles les dépendances que l’on a invisibilisées – ce que développe notamment Geneviève Pruvost dans son livre « Quotidien politique ».
Être en mesure de connaitre notre territoire de vie, ce qui nous constitue. Savoir de quoi on parle, avoir une connaissance réaliste/réelle de notre monde, la « Zone critique ».
• Et enfin, développer des compétences d’invention en collectif, de composition.
Être capable de faire émerger quelque chose, qui ne préexiste pas avant – et qui n’est pas le simple ajout des deux propositions initiales de deux personnes.

Si l’on parle de composition dans un monde d’inter-dépendances, peut-on faire en sorte que nous puissions tous être des compositionnistes en puissance ? »

Comment arriver à faire émerger de nouvelles manières de faire et percevoir ce qui émerge ?
Pour composer, Il faut déjà s’accorder. S’accorder c’est un ensemble de compétences sensorielles, physiques, physiologiques et techniques. La technicité nécessaire à pouvoir s’accorder, ça se travaille (pour un musicien c’est très concret !) Pour un débutant, c’est très difficile, et une fois que l’on sait accorder son instrument, il faut s’accorder avec les autres – encore plus difficile –, puis essayer de jouer ensemble, etc.
S’accorder, ça se travaille. Ça se cultive.
A contrario on ne peut pas dire que les musiciens instrumentistes soient toujours de grands êtres d’écoute aux compétences relationnelles hors pair ; l’énergie déployée dans une direction spécifique n’est pas automatiquement transférée dans d’autres domaines – mais cela montre à quel point les compétences sont liées à la manière dont on dirige son attention, et que l’on peut faire des choix sur ce qui nous importe collectivement de développer. C’est ce dont nous avons besoin aujourd’hui.
Mais une fois que l’on est accordés, il faut apprendre à jouer ensemble… et surtout à composer ensemble. Il est donc nécessaire de développer un art de la composition. Il est très beau ce mot de « composition » : C’est à la fois :
– L’action ou la manière de former un tout en assemblant plusieurs parties, plusieurs éléments.
– L’action de composer une œuvre intellectuelle, artistique.
Mais c’est surtout :
– L’action de créer une entité cohérente et indivisible située à un niveau supérieur à la simple combinaison des éléments la composant.
– Et une action stratégique de conciliation, politique, sociale.
Développer un art de la composition, donc… Ce n’est pas tout à fait ce que nous avons appris… Ni à l’école, ni ailleurs, où il faut être le.la meilleur.e… Combien y a-t-il de meilleurs dans une classe à l’école… Et que sont les autres ?
Nous sommes partis tout à l’heure de l’émergence d’une culture. Est-il possible aujourd’hui de passer
– d’une culture du gagnant et du perdant, avec la valorisation de la compétitivité, qui veut dire compétition, qui veut dire production de perdants,
– à une culture de la coopération et de la composition, où, si l’on est deux, il n’y a pas un gagnant et un perdant, mais l’invention par deux personnes d’une chose nouvelle qu’aucune des deux n’aurait pu imaginer seule ?

Et comment passer de la compétition à la composition ?
Ou de hors sol à terrestre, autrement dit… ! Je ne parle pas d’une vision angélique dans laquelle les luttes de place auraient disparues, mais d’une aptitude essentielle à pouvoir « composer avec », qui modifierait en profondeur une très grande partie des interactions dans lesquelles nous sommes partie prenante.
Est-ce qu’on peut passer de l’objectif de compétition – car aujourd’hui il peut s’agir d’un objectif plus encore que d’un état de fait – à celui de coopération créative (si j’utilise des mots plus courants) ? Cette vision est d’ailleurs beaucoup plus proche de la réalité ; nous sommes de fait composés, composites, et en constante interdépendance. C’est ce qui nous rend vivant, c’est cela justement qui « génère » un devenir ; nous sommes des « holobionts », pour reprendre le terme inventé par la biologiste Lynn Margulis – composés, composites – et nous sommes de fait tous des compositeurs (chacun.e dans nos domaines).
Mais si l’on parle de composition dans un monde d’interdépendances, peut-on passer de la figure du compositeur (seul créateur, solitaire, démiurge et génial… majoritairement masculin) à la figure d’une ou d’un « compositionniste » – et faire en sorte que nous puissions tous être des compositionnistes en puissance ? Ce serait ça, l’encapacitation (l’empowerment) de chacun.e. Et le retour possible d’une confiance, à divers titres.
Au cours de cette journée organisée par la Société française de prospective, Bertrand Badie disait : « Pourquoi le politique ne serait-il pas prestataire de la co-existence » ? Je pourrais dire en suivant : pourquoi ne serait-il pas prestataire de création de circonstances pour favoriser l’encapacitation des personnes, leur confiance mutuelle dans leurs capacités individuelles et collectives, et leur capacité à être « compositionniste » ensemble ?

Et comment développer cela à grande échelle, « tête de pipe par tête de pipe », et faire émerger définitivement une culture, dans laquelle nos compétences d’habitabilité – et d’émerveillement – seraient enfin ajustées aux réalités terrestres ?
Dans le manifeste pour la création du master d’expérimentation en Arts et politique (SPEAP – Sciences Po École des arts politiques), Bruno Latour écrivait :
« Pour composer le monde commun quand il n’y a pas de monde commun mais un plurivers dont on a mesuré l’irrémédiable pluralisme, la diplomatie prend tout un autre sens et ne concerne plus que les seuls humains. La cosmopolitique a besoin de diplomates. L’école des arts politiques se définit donc aussi comme un apprentissage de la diplomatie avec là encore sa version basse – l’arrangement astucieux et habile – et sa version haute – la composition audacieuse. Ce que justement le grec appelle un « cosmos », un bel arrangement ».
Encore un terme musical !

Propos recueillis par Didier Raciné, Rédacteur en chef d’Alters Média

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Futur et Prospective : Émergences socioculturelles et l’habitabilité de la Terre Réflexions présentées au 10e Printemps de la Prospective de la SFdP ../2023/01/20/futur-et-prospective-emergences-socioculturelles-et-lhabitabilite-de-la-terre/ ../2023/01/20/futur-et-prospective-emergences-socioculturelles-et-lhabitabilite-de-la-terre/#respond Fri, 20 Jan 2023 18:35:39 +0000 ../?p=899 Sommaire du dossier Futur et Prospective : Dider Raciné, Retour sur le futur ! Jean-Éric Aubert, Plus de futur ? Comment (re)construire ensemble des futurs positifs Carine Dartiguepeyrou, Prospective socioculturelle – L’analyse des tendances de la société par l’évolution des valeurs Jacques Theys, Pour surmonter la « panne du futur », une prospective à réinventer Julien […]

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Sommaire du dossier Futur et Prospective :
  1. Dider Raciné, Retour sur le futur !
  2. Jean-Éric Aubert, Plus de futur ? Comment (re)construire ensemble des futurs positifs
  3. Carine Dartiguepeyrou, Prospective socioculturelle – L’analyse des tendances de la société par l’évolution des valeurs
  4. Jacques Theys, Pour surmonter la « panne du futur », une prospective à réinventer
  5. Julien Dossier, La fresque du bon gouvernement de Sienne
  6. Alice Canabate, L’écologie politique – L’art difficile de se préparer au temps qui vient !
  7. Didier Raciné, Émergences socioculturelles et l’habitabilité de la Terre
  8. Jean-Pierre Seyvos, Acquérir la capacité à s’accorder et à pouvoir « composer avec »
  9. Riel Miller, Repenser la notion de futur, l’apport du Programme Littératie des futurs de l’UNESCO

Le futur émerge sous nos yeux ! Dans les conflits, controverses et paradoxes qui secouent la planète. Ce qui est en panne, c’est notre capacité à y percevoir une orientation, un sens. C’est l’objet d’une approche dite d’« émergences socioculturelles » que nous décrivons dans cet article.
Mais le futur porte en lui le poids du passé et des conséquences physiques de la façon dont nous avons occupé la Terre et cherché à la dominer et l’exploiter. Et cette destruction des conditions même de vie sur Terre est l’enjeu de ce XXIe siècle. Partant de l’approche d’émergence culturelle, nous voulons étudier les conditions d’habitabilité de la Terre. Ce sont les prémisses d’un tel travail de recherche action que nous avons présentés le 22 juin, et que nous résumons ci-dessous.

Didier Raciné
Rédacteur en chef d’Alters Média, membre du Think Tank Alters

 

 

 

 

 

 

 

Émergences socioculturelles et prospective

Le cœur du travail que nous avons engagé et que nous proposons de mener collectivement est de chercher à travers les «émergences socioculturelles», ce qui pourrait être prémonitoire.

Les grands mouvements historiques, et nous en vivons un, naissent dans un bouillonnement de nouvelles pensées et de nouveautés sociales. Les exemples sont tellement nombreux qu’on ne peut lister que les principaux :
• La révolution française avec la philosophie des Lumières (de Montesquieu à Diderot, en passant par Voltaire et Rousseau)
• La Réforme et le protestantisme (Luther, Calvin…)
• La révolution sociale (avec les écrits des anarchistes, premiers socialistes, de Marx…)

La critique de cette modernité prépare la naissance d’un nouveau monde, avec les thèmes de l’anthropocène, de l’habitabilité du monde et du contrat naturel.

La transformation du monde que nous vivons suscite tout autant de bouillonnement d’idées fortes et d’actions : ainsi, la critique de la modernité et de ses conséquences (destruction écologique, changement de régime climatique…) prépare la naissance d’un nouveau monde. Le cœur du travail que nous avons engagé et que nous proposons de mener collectivement est de chercher à travers les « émergences socioculturelles », ce qui pourrait être prémonitoire à ce sujet. Quelles orientations historiques suggèrent-elles, comment elles influencent l’évolution peut être pas directement, mais en suscitant ainsi de nouvelles créations dans des directions inattendues et souvent imprévisibles ?
Les thèmes de l’anthropocène, de l’habitabilité du monde et du contrat naturel ont été longuement préparés par divers penseurs : au plan de la philosophie et l’anthropologie, citons notamment Michel Serres, Descola, Bruno Latour, James Lovelock ; concernant les technologies (Simondon, Bernard Stiegler…) et l’écologie (Jacques Ellul, Illich, Gorz…).
Comment s’effectue cette création d’un nouveau monde ? Comment les idées influencent-elles long-temps à l’avance ces évolutions ? Il faut relire Bergson et l’évolution créatrice. Un extrait : « La vie telle qu’elle se présente dans notre expérience, ne renvoie pas à une création transcendante, elle ne renvoie pas à même seulement à une création « immanente » et pure, mais à une création limitée et « finie » qui rencontre en outre des obstacles, et même qui rencontre des obstacles tels qu’ils la renversent dans une direction absolument opposée ce qui la rend presque impossible à concevoir » cité par Frédéric Worms dans son Introduction à L’évolution créatrice de Bergson.

Pour un travail collectif sur le thème de l’habitabilité de la planète

L’étude engagée sur ce thème vise à fixer une méthode, une ambition et le point de départ d’un projet et une recherche collective.

Tout comme la pensée moderne (René Descartes, Emmanuel Kant par exemple) a précédé la naissance du monde moderne dont nous héritons, la critique de cette modernité prépare la naissance d’un nouveau monde, avec les thèmes de l’anthropocène, de l’habitabilité du monde et du contrat naturel.
Cette critique de la modernité n’est pas uniquement œuvre intellectuelle (comprendre en quoi la modernité est à la base des problèmes dont pâtit la planète, défaire les imaginaires de cette modernité) : elle a donné lieu à de très vastes mouvements sociaux, initiatives et actions de tous ordres, visant à savoir « Où atterrir ? », où se resituer, sur quel lien tabler pour construire la vie souhaitée. La richesse des analyses des chercheurs et des actions menées dans ce sens peut donc nous orienter dans notre réflexion pour poser la question particulièrement complexe d’un Contrat politique posant la question de l’habitabilité de la Terre.
L’étude engagée sur ce thème vise à fixer une méthode, une ambition et le point de départ d’un projet et une recherche collective. Il veut aussi éclairer sur le long terme en insistant sur :
• La dimension philosophique, anthropologique et morale (et non principalement matérielle) de cette notion d’habitabilité, avec notamment les travaux de Michel Serres, Émanuele Cocci, Bruno Latour, Philippe Descola, David Graeber et David Wengrow (Au commencement était… Une nouvelle histoire de l’humanité).
• Les problématiques d’ordre social et juridique avec en particulier le Manifeste pour l’écologie humaine de J.-H. Barthélémy ; Alain Supiot (La gouvernance par le nombre).
• L’importance de la dimension socio-économique (sortir du primat de l’économie sur la société), et sociologique (citons Quotidien politique. Féminisme, écologie, subsistance de Geneviève Pruvost).
• Les facteurs politiques nécessaires à cette transformation et leur préparation (par exemple, Jean François Billeter, Demain l’Europe).
• La dimension pratique (avec L’économie symbiotique d’Isabelle Delannoy).

Mais pour que ce bouillonnement fasse son effet, il manque une idée de la société vers laquelle nous voulons aller ; et un cadre, un contrat politique qui rassemblerait les citoyens autour de cette idée.

Bien évidemment, la question de l’habitabilité de la Terre est une question éminemment politique (au sens large du terme), car habiter la Terre ne peut en effet être décrit de façon concrète que sur la base des descriptions, aussi précises que possibles, des attachements de l’ensemble des citoyens.
Cette idée de Description et de questionnements, dont l’un des modèles historiques pourrait être les « Cahiers de doléances » de la Révolution française, a été lancée et imaginée par Bruno Latour. Elle est issue des réflexions de son ouvrage « Où atterrir ? ». Elle a pour objet d’identifier ce à quoi les citoyens sont attachés, ce dont ils dépendent, ce qu’ils ne peuvent abandonner de leur espace de vie.
L’étude qui est proposée et décrite ci-dessous pourrait se nourrir des résultats d’un tel Questionnement généralisé.

 

Bases d’une réflexion sur l’habitabilité de la Terre et ses conditions

Les travaux de James Lovelock et Lynn Margulis sur Gaïa ont profondément transformé notre vision de la Terre, du vivant et de l’environnement, de l’écologie. L’ouvrage de Bruno Latour Face à Gaïa a souligné, systématisé ces apports, en leur donnant une valeur philosophique et politique.
On ne peut plus penser la Terre comme un simple véhicule inerte, portant la vie. Elle est « un organisme gigantesque au fonctionnement symbiotique, autorégulant harmonieusement ses composantes » pour Vincent Zonca1. Si la vie a pu y apparaître, c’est sans doute lié aux conditions particulières où se trouve la Terre ; mais la vie a profondément modifié la Terre elle-même. Cette relation de la vie avec la Terre est au cœur de cette enquête et réflexion.
La question de l’habitabilité de la planète est évidemment cruciale à l’heure de l’anthropocène, du changement de régime climatique, à l’heure où l’action humaine est à même de transformer la géologie même de la Terre, son climat, et commence à provoquer une extinction massive d’espèces.
Bien sûr beaucoup pensent que la mise en place d’une politique de limitation des émissions des gaz à effet de serre, de sobriété de matière et d’énergie, pourrait suffire. C’est évidemment en fait une complète transformation de notre relation à la Terre et au vivant qu’il faut entreprendre. La zone critique de la Terre est la matrice dont la vie dépend, que nous devons soigner et continuer à engendrer, et non détruire de façon mécanique comme une « simple ressource ».
Cette question d’habitabilité a donné lieu à de nombreux travaux et réflexions précurseurs : des réorientations de nos sociétés sont nécessaires, et elles ont d’ores et déjà été engagées localement par un très grand nombre d’initiatives, de projets, de réalisations pratiques dans de nombreux domaines sur toute la planète. Tout comme l’avènement de la société moderne au XVIIIe siècle a été préparé par les multiples actions de la classe bourgeoise au sein même de la société d’ancien régime tout au long des XVIe, XVIIe et XVIIIe siècles, la nouvelle société de l’anthropocène naîtra des travaux d’intellectuels et d’acteurs engagés dans des initiatives de protection de la planète.
Mais pour que ce bouillonnement fasse son effet, il manque une idée de la société vers laquelle nous voulons aller ; et un cadre, un contrat politique qui rassemblerait les citoyens autour de cette idée. Quels besoins et quels désirs essentiels cette société devra-t-elle nous permettre de satisfaire ? À quels attachements et dépendances devra-t-elle répondre ?
Cette réflexion cherche à explorer les voies pour répondre à ce manque : comment tracer les traits que pourrait avoir cette société ? Et aussi, par quel acte politique et autour de quel contrat politique pourrait-on réunir les citoyens européens pour une telle république ?

Mais l’on doit tout d’abord absolument se départir d’une vision instrumentaliste de cette notion d’habitabilité.

Or ces questions ont été déjà posées par plusieurs philosophes, anthropologues, scientifiques, chercheurs, économiques. La question de l’habitabilité de la planète est au centre de ces questions. Pour explorer ces voies, nous nous appuyons sur leurs travaux, et chercherons à définir ce que rendre cette planète habitable dans nos conditions veut dire. (C’est le sens de la démarche ce que nous appelons « émergences culturelles »). Puis nous chercherons par quelles démarches on peut construire les conditions politiques pour instituer politiquement la société ainsi définie, et de quelles façons on peut les construire.
Mais l’on doit tout d’abord absolument se départir d’une vision instrumentaliste de cette notion d’habitabilité : il ne s’agit pas « d’adapter la planète à nos usages », ni de voir cette habitabilité « sous l’angle de nos usages matériels ».
Ce qui tend à rendre la planète inhabitable, c’est l’habitant humain lui-même, la société humaine dans sa configuration actuelle. Plutôt que d’adapter la planète à nos usages, de « donner une place à la nature » dans la société humaine et dans le droit humain, il faut définir notre association à la Terre, notre contrat avec elle. Rendre la planète habitable, c’est d’abord rendre la société humaine apte à et en capacité de vivre et d’habiter durablement sur la planète qui l’a fait naitre, de faire passer la société humaine à un âge adulte, de définir un contrat politique qui définirait les rapports de la société à la planète.
Et passer ce contrat politique doit aussi être un acte politique dont il faut aussi chercher à définir et la nature et le contenu. La réflexion qui suit pour « une nouvelle association de la société à la Terre et au vivant » ou pour « l’habitabilité de la Terre » veut esquisser les premières réflexions pour un tel contrat politique et propose de travailler collectivement sur ce programme.

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Sommaire du dossier Futur et Prospective :
  1. Dider Raciné, Retour sur le futur !
  2. Jean-Éric Aubert, Plus de futur ? Comment (re)construire ensemble des futurs positifs
  3. Carine Dartiguepeyrou, Prospective socioculturelle – L’analyse des tendances de la société par l’évolution des valeurs
  4. Jacques Theys, Pour surmonter la « panne du futur », une prospective à réinventer
  5. Julien Dossier, La fresque du bon gouvernement de Sienne
  6. Alice Canabate, L’écologie politique – L’art difficile de se préparer au temps qui vient !
  7. Didier Raciné, Émergences socioculturelles et l’habitabilité de la Terre
  8. Jean-Pierre Seyvos, Acquérir la capacité à s’accorder et à pouvoir « composer avec »
  9. Riel Miller, Repenser la notion de futur, l’apport du Programme Littératie des futurs de l’UNESCO

Alors que l’été dramatique 2022 a montré très largement à quels types de catastrophes climatiques nous nous dirigions rapidement, comment l’écologie politique peut-elle rassembler les populations et transformer l’inquiétude en mobilisation ? Comment l’écologie politique peut-elle relever le défi posé par la nécessaire profonde transformation de la société face à ces risques ? Quels sont les nombreux problèmes qui se posent à ce sujet ? Voici les réflexions de la Présidente de la Fondation de l’Écologie Politique. 

Alice Canabate
Présidente de la Fondation de l’Écologie Politique

 

 

 

 

 

 

 

Vous présidez la Fondation d’Écologie Politique et vous êtes intervenue à ce titre dans le Printemps de la Prospective le 22 juin 2022.
Quelques mots sur la Fondation de l’Écologie Politique et sur son positionnement vis-à-vis du Parti Europe Écologie Les verts ?
La Fondation est engagée dans l’élaboration du corpus théorique et pratique du modèle de société alternative que promeut l’écologie politique. Elle est historiquement liée à EELV mais reste autonome à son égard. Elle alimente la réflexion prospective en même temps qu’elle soutient des actions de sensibilisation et d’éducation. Nous avons constitué un énorme fond archivistique, dont la numérisation est progressive, pour constituer l’histoire de la pensée écologique. Nous recevons des fonds substantiels liés à l’histoire partidaire (affiches, témoignages de campagnes électorales), beaucoup de chercheurs viennent les consulter. Voir le site : https://www.archivesecolo.org/fonds-collections/fondation-de-lecologie-politique/ Nous publions également des notes opérationnelles et des synthèses de travaux de recherche, et organisons des évènements. Nous décernons, enfin, un Prix du livre de l’écologie politique, chaque année.
Pour ma part, je suis sociologue-enseignante à l’Université et chercheuse ; et Présidente du conseil de surveillance de la Fondation.

Mais l’écologie peut-elle être réellement, lato sensu, positive ? On a surtout besoin de dire clairement la réalité, de montrer qu’il existe des limites, que l’on ne peut pas s’en affranchir, les mépriser ou faire comme si elles n’existaient pas.

L’été 2022 marquera certainement un tournant dans la conscience du changement climatique : pour la plupart des personnes, ses effets dévastateurs sont clairs. La conscience de la gravité et de l’urgence à agir a maintenant gravi un nouveau degré au sein des populations. Mais elle ne se traduit que par de l’inquiétude et non par une mobilisation nette. Dénoncer les effets, présenter des solutions ne suffit pas pour mobiliser et rassembler ! Comment expliquer ce paradoxe ?
Pourquoi cette difficulté des forces écologistes à rassembler sur leur nom une grande partie des acteurs profondément inquiets de l’avenir climatique mais aussi des possibilités de vie ?
Il y a autant de solutions que d’énonciateurs et de maux, et cette compréhension des maux – compréhension fort variable – préside évidemment aux propositions. Je doute en revanche qu’il n’y ait pas de traduction politique : certes, elle n’est pas à la hauteur des inquiétudes mais elle existe. C’est surtout l’angle du traitement de cette inquiétude qui n’est, à mon sens, pas le bon : on a souvent peur que celle-ci n’accable les populations, et au lieu de chercher des solutions et de mobiliser autour d’elle, on va s’efforcer de montrer que l’écologie peut et doit être positive. Ce qui semble intéresser prioritairement le personnel politique c’est finalement : comment contourner le spectre de l’anxiété ? Mais, dans la situation qui est la nôtre, l’écologie peut-elle être réellement, lato sensu, positive ? On a surtout besoin de dire clairement la réalité, de montrer qu’il existe des limites, que l’on ne peut pas s’en affranchir, les mépriser ou faire comme si elles n’existaient pas. C’est ce réalisme, ce pragmatisme, qui peut aider à la mobilisation ! On a dépassé le moment où l’on pouvait imaginer que les mesures seraient douces. On a besoin de prendre acte de nos vulnérabilités (sur la biodiversité, le dérèglement climatique, sur les raréfactions de ressources, sur les phénomènes de pollutions…) et de les réduire.

 

Pour Bruno Latour, il faut toucher les gens au niveau de leurs propres raisons de vivre, de ce qui les attachent profondément à leur vie, au lieu où ils vivent et à ce dont elle dépend. Le point clé de la démarche : la méthode précise de « description » qu’il promeut. Cela permet une appropriation par les personnes de leurs attachements, des enjeux personnels et collectifs, d’orienter leur action, de comprendre les actions générales à mettre en œuvre et de se mobiliser. Qu’en pensez-vous ?
Il y a deux niveaux : si l’on est au niveau du citoyen, il n’est pas juste de faire peser uniquement sur eux les fameux « petits gestes ». La totalité de l’effort ne peut rester à ce niveau. La mobilisation doit aussi venir d’un deuxième plan qui, en réalité, est premier : celui du personnel politique. La mobilisation doit répondre aux questions d’habitabilité de la planète, à ses seuils : cette conscientisation vise tout un chacun, mais particulièrement les décideurs. Élisabeth Borne a raison de lancer un programme urgent de formation des hauts fonctionnaires à ces sujets. Il y a besoin d’une révolution cognitive. Mais vous avez raison, la sensibilisation des citoyens aux mutations nécessaires des gestes et des valeurs est important.

Mais l’incanter ne signifie pas la constituer. Il y a souvent un hiatus, voire un fossé, entre des citoyens (inquiets, mais porteurs de solutions) et les décideurs publics en charge des politiques publiques elles-mêmes.

Mais, en parlant des personnes, des gens, je ne parlais pas « petits gestes du quotidien » ! La démarche à laquelle je faisais référence touche les personnes dans leurs engagements sociaux profonds, quelque soient leurs responsabilités.
Certes, mais il faut constater qu’il y a différentes idées de la transition écologique. Elles correspondent à diverses représentations des causes du dérèglement. Un accord sur des propositions suppose un accord sur ces causes, or certaines sont dérangeantes, en raison de leur caractére systémique, et nous voyons ici que les questions idéologiques sont très fortes. Quel diagnostic, quelles propositions faire : liquider ou sauver coûte que coûte notre représentation de la modernité ? Le progrès, la croissance ne sont-ils pas à réinterroger ? Une fois posé ce cadre, on peut avancer sur ce que l’on conserve ou non.

Mais le travail avec les personnes, réalisé selon une certaine démarche de description, conduit les gens à un travail d’enquête qu’ils mènent eux-mêmes pour construire pragmatiquement leurs solutions, leurs réponses à « Où atterrir ? ». Ne pensez-vous pas ?
En tant que sociologue, je ne sais pas ce que c’est que « les gens » : ils sont très nombreux et diverses ! La « classe écologique » dont parle Bruno Latour est un vrai sujet, un réel enjeu ! Mais l’incanter ne signifie pas la constituer. Il y a souvent un hiatus, voire un fossé, entre des citoyens (inquiets, mais porteurs de solutions) et les décideurs publics en charge des politiques publiques elles-mêmes. Etre sensible à l’écologie ne fait pas groupe en soi. D’où le besoin de se mettre d’accord sur un niveau commun de compréhension : on a peur que l’écologie ne soit contraignante, qu’elle interrompe des projets de développement, mais oui : il y a un peu de courage à avoir. Les rapports qui paraissent sur lesdites « limites planétaires » ne sont pas joyeux. Il faut se représenter l’humilité avec laquelle il faut à présent avancer.

Dans notre société, l’incitation à consommer est très forte, la stimulation des désirs sature nos sens !

Mais, n’y a-t-il pas une contradiction entre prôner la sobriété, et parallèlement soutenir le consumérisme, qui pousse à toujours plus acheter, plus nouveau, toujours plus vite et plus puissant ?
Il y a, là aussi, différentes compréhensions de la sobriété. Mais disons que derrière l’hyperconsommation, il y a d’autres enjeux plus difficiles à atteindre : interroger par exemple le sur-extractivisme qui est le nôtre. Et puis modifier nos usages, nos valeurs n’est pas qu’affaire de consigne, il faut susciter d’autres désirs, suggérer d’autres horizons… Aujourd’hui, ce sont les jeunes générations qu’il faut sensibiliser sur la captation permanente de leur attention par les écrans, la publicité : il y a une véritable colonisation des modes d’être dont il est difficile (et coûteux) de s’extraire.

Mais c’est là que l’on touche directement au consumérisme !
… Oui ! Dans notre société, l’incitation à consommer est très forte, la stimulation des désirs sature nos sens ! Yves Citton a une jolie expression, il dit que ces captations de notre attention nous envahissent comme « une armée d’occupation occupe un pays » ! Cela suggère l’idée de proposer des décolonisations, des inversions de valeurs.

Les questions ne manquent pas sur lesquelles il serait urgent de proposer des idées : comment fonder le Droit lui-même pour que la société puisse impose sa loi à l’économie et non l’inverse ? Que pensez-vous des propositions de Jean-Hugues Barthélémy dans le « Manifeste pour l’écologie humaine » pour refonder le Droit sur la base des « besoins fondamentaux en souffrance » décrits dans l’encadré ci-dessous ?
L’usage politique du droit, « l’arme du Droit » selon l’expression de Liora Israël, est très puissante ! Pour protéger ou renforcer l’habitabilité de la Terre (préserver les forêts, l’air, l’eau par exemple) le Droit à un rôle majeur à jouer. Quelques ONG importantes (je pense à : Notre Affaire à tous évidemment, à Wild Legal aussi) y contribuent, en s’attachant à inverser des tendances abusivement économiques.

Actuellement, le régime de réalité économique est dominant et nous incite à accepter que l’économie légifére sur tout et en tout. Mais il indique aussi qu’un nouveau régime semble être en gestation : celui de l’écologie.

N’y a-t-il pas un risque, en effet, que de voir la lutte contre la mutation climatique et écologique se focaliser uniquement sur la réduction des émissions de CO2, à travers des outils de planification et des moyens de la technique ?
Effectivement. La réduction des GES est centrale mais non exclusive : la « crise » écologique va au-delà. C’est rassurant de résumer l’action à des propositions techniques, tenables ! Mais la question est plus complexe : il y a un grand besoin de conversion culturelle – réinstituer par exemple le « suffisant » prôné par André Gorz, – qui, par ailleurs, recouvre des types d’action qui étaient parfaitement pertinentes il y a 50 ans !

Jean-François Billeter dans Demain l’Europe1 évoque l’idée de Contrat politique passé entre citoyens, définissant et délimitant la place et les relations de la société vis-à-vis de l’économie, surplombant actuellement la société. Qu’en pensez-vous ?
C’est un sujet très vaste, et permettez-moi un détour : Danilo Martuccelli, dans « Les sociétés et l’impossible. Les limites imaginaires de la réalité » étudie les différents régimes de réalité qui se sont succédés dans l’histoire. Chaque régime est lié à un cadre vécu comme limitatif, serti par une peur spécifique, dit-il. Actuellement, le régime de réalité économique est dominant et nous incite à accepter que l’économie légifére sur tout et en tout. Mais il indique aussi qu’un nouveau régime semble être en gestation : celui de l’écologie, qui reconfigure notre réalité et, in extenso, notre régime de vérité. Disons-le autrement : de Hobbes à Rousseau, l’idée du contrat social est celle d’une confiscation consentie d’une partie de nos libertés en vertu de notre sécurité ; les peurs attachées aux limites révélées par l’écologie vont sans doute agir dans ce sens… Mais les reconfigurations sont d’une telle amplitude, qu’il nous est difficile pour l’heure de savoir où nous allons « atterir ».

Propos recueillis par Didier Raciné, Rédacteur en chef d’Alters Média

 

L’article Futur et Prospective : L’écologie politique – L’art difficile de se préparer au temps qui vient ! <br> <span style='color:#ff0000;font-size:14px;'>Alice Canabate Présidente de la Fondation de l’Écologie Politique</span> est apparu en premier sur Alters Média.

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Futur et Prospective : La fresque du bon gouvernement de Sienne Construction de l’imaginaire et transformation de la société ../2023/01/20/futur-et-prospective-la-fresque-du-bon-gouvernement-de-sienne/ ../2023/01/20/futur-et-prospective-la-fresque-du-bon-gouvernement-de-sienne/#respond Fri, 20 Jan 2023 18:35:35 +0000 ../?p=932 Sommaire du dossier Futur et Prospective : Dider Raciné, Retour sur le futur ! Jean-Éric Aubert, Plus de futur ? Comment (re)construire ensemble des futurs positifs Carine Dartiguepeyrou, Prospective socioculturelle – L’analyse des tendances de la société par l’évolution des valeurs Jacques Theys, Pour surmonter la « panne du futur », une prospective à réinventer Julien […]

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Sommaire du dossier Futur et Prospective :
  1. Dider Raciné, Retour sur le futur !
  2. Jean-Éric Aubert, Plus de futur ? Comment (re)construire ensemble des futurs positifs
  3. Carine Dartiguepeyrou, Prospective socioculturelle – L’analyse des tendances de la société par l’évolution des valeurs
  4. Jacques Theys, Pour surmonter la « panne du futur », une prospective à réinventer
  5. Julien Dossier, La fresque du bon gouvernement de Sienne
  6. Alice Canabate, L’écologie politique – L’art difficile de se préparer au temps qui vient !
  7. Didier Raciné, Émergences socioculturelles et l’habitabilité de la Terre
  8. Jean-Pierre Seyvos, Acquérir la capacité à s’accorder et à pouvoir « composer avec »
  9. Riel Miller, Repenser la notion de futur, l’apport du Programme Littératie des futurs de l’UNESCO

Où atterrir ? La question qui nous est posée se comprend autant sur un plan conceptuel (dans quel monde) et sur un plan visuel (à quoi ressemble-t-il ?). D’autres civilisations, confrontées à des phases de profonds bouleversements, d’inquiétudes, se sont posé cette question. Regarder vers le passé peut nous aider à répondre à ce questionnement sur notre avenir. C’est ce qu’a fait Julien Dossier, en s’inspirant de la fresque du Bon gouvernement de Lorenzetti peinte en 1338 au Palais municipal de la ville de Sienne.
Cette allégorie oppose deux visions du monde. Dans laquelle allons-nous atterrir ? Du bon ou du mauvais côté des effets du gouvernement ? Et quel gouvernement, au centre, façonnerons-nous ? Atterrirons-nous en démocratie, tyranie ou dans une autre forme de gouvernement ?
Comment exploiter la richesse conceptuelle de cette composition ? Comment une œuvre conçue en 1338 peut-elle guider notre réflexion dans un contexte de mutations extrêmement rapides actuelles ? Comment l’intégrer à un projet de collecte et de coproduction des imaginaires, visant la reconstruction de nos pro-jets d’atterrissage ?

Julien Dossier
Auteur de Renaissance écologique. 24 chantiers pour le monde de demain, fondateur de Quattrolibri

 

 

 

 

 

 

Pouvez-vous nous présenter comment vous êtes arrivé à cette fresque du Bon gouvernement de Lorenzetti, comment vous l’analysez et vous l’utilisez ?
Je suis expert en neutralité carbone, thème que j’ai enseigné à HEC dans le cadre du Master « Sustainable and social Innovation » pendant 10 ans. J’ai co-écrit la stratégie de neutralité carbone de Paris et j’ai eu la charge de la programmation du Sommet mondial des villes durables. Or la question souvent posée dans ces pratiques est : à quoi ressemble une ville durable ? Nous sommes saturés de très mauvaises représentations (des tours en béton, des panneaux solaires, aucun signe de biodiversité ni de patrimoine, aucune interaction sociale…). Ces erreurs de représentations induisent des erreurs de conception, et nous en payons les conséquences : chaos climatique, inégalités, perte de biodiversité…
Ce problème de la représentation n’est évidemment pas nouveau et je me suis tourné vers la fresque d’Ambrogio Lorenzetti, « Allégorie et effets du Bon et du Mauvais Gouvernement », peinte en 1338 au Palazzo Pubblico de Sienne.
J’y ai vu une représentation symbolique d’une société résiliente, de son écosystème vivrier et urbain, des liens profonds entre les infrastructures sociales, biologiques et minérales. À travers le détail de la composition, il faut en effet voir quelque chose de plus riche que le simple équilibre entre la « ville et la campagne ».
Dans mon livre « Renaissance écologique, 24 chantiers pour le monde demain », je présente la vision politique du gouvernement des Neuf commandant cette fresque, c’est-à-dire leur intention de fournir aux habitants de Sienne une table d’orientation politique : « c’est à vous de vous s’engager et de choisir de faire advenir le monde que vous souhaitez : il vous faut pour cela faire un demi-tour sur vous-même, une révolution pour voir en face la sorte de trou noir qui absorbe toute l’énergie disponible, notre attention… ou d’entrevoir autre chose, un monde résilient, apaisé de gens qui se font confiance ».
Ces fresques sont une carte mentale, et leur mise en scène place le spectateur dans l’obligation de se positionner pour répondre à la question « Où atterrir ? » posée par Bruno Latour. Où notre regard atterrit-il dans cette salle ? À quoi contribuons-nous, par l’attention que nous donnons, par notre choix de participer à tel ou tel pan de mur ? Quelle est notre place dans cette composition et quel rôle y jouons-nous ? Patrick Boucheron le dit très bien dans Conjurer la peur : « Ce qui fait le bon gouvernement n’est pas la sagesse des principes qui l’inspirent ou la vertu des hommes qui l’exercent. Mais ses effets concrets, visibles et tangibles sur la vie de chacun ». Louisa Meoni dans « Utopie et réalité » en fait aussi une lecture fonctionnelle.
Alain Supiot, dans « La gouvernance par les nombres », présente les fresques du Bon gouvernement de Ambrogio Lorenzetti (Sienne, 1338) « comme deux scènes opposées d’un même théâtre politique. Alors que l’allégorie du mauvais gouvernement est dominée par un acteur unique – le Tyran –, le Bon gouvernement se représente comme un équilibre entre une figure masculine du pouvoir politique et celle féminine de la justice. C’est sous cette double égide du pouvoir et de l’autorité que les honnêtes gens sont unis par la Concorde, (symbolisée par la corde qui les relie à ces deux figures) et pourront contribuer à la prospérité de la cité ».
Il poursuit : « L’un des traits les plus remarquables de la représentation collective, entendu dans le sens à la fois juridique et théâtral [et politique], est qu’elle institue, qu’elle fait naître à la vie juridique [et politique] la collectivité des gouvernés. »

Pouvez-vous nous préciser comment lire cette fresque ?
Face à la fresque, dans la salle de la paix du siège du gouvernement de Sienne, nous devons choisir où porter notre regard, quelle posture adopter.
« Sur le mur Nord siègent les figures allégoriques du « Bon gouvernement ». À l’Ouest, une longue paroi étale sa réplique funeste, la cour des vices, et une cité en proie aux flammes de la haine sociale. À l’Est, au contraire, se déploie une peinture majestueuse de la ville en paix et de ses campagnes » (Patrick Boucheron).
Ces deux mondes, celui qui détruit et celui qui construit, mettent le visiteur en tension, elles nous font choisir notre camp. Cessons d’être fascinés par la destruction qui nous paralyse en nous en faisant les spectateurs des effets du mauvais gouvernement. Au contraire, devenons acteurs et rassemblons nos forces pour faire advenir l’alternative, les effets du bon gouvernement.
Cette allégorie a une portée universelle : elle nous permet de nous y situer, de nous y projeter, quels que soient notre âge, notre lieu de vie, notre mode de vie. La composition de cette allégorie forme une grille d’analyse, une matrice de concepts, applicable à diverses civilisations (celle du blé, du maïs, du riz…), diverses époques et divers lieux. Ainsi, partout et à toute époque une civilisation conçoit et régit ses modes de de transport, d’éducation, d’alimentation, de médiation, d’habitat, de production…

Vous avez cherché à utiliser les clés de la composition de la fresque par Lorenzetti, pour construire une approche pédagogique à utiliser à notre époque.
Pouvez-vous nous présenter cette approche, et ses principales caractéristiques ?
Effectivement, pour reprendre de nos jours la formidable puissance de la Fresque de Lorenzetti, j’ai demandé à l’artiste Johann Bertrand d’Hy de dessiner une version contemporaine, calquée sur la fresque siennoise. J’ai guidé son pinceau en lui fournissant une table d’équivalence, sorte de pierre de Rosette, qui a décrit un équivalent contemporain pour chaque composante de la fresque. Les fonctions sont aux mêmes endroits, inchangées. Seules varient les représentations socio-techniques. Nous avons en outre repris les clés de la composition de Lorenzetti, et ses caractéristiques :
• Réalisme : tout existe dans la nouvelle fresque, chaque zone dessinée peut être reliée à une photo d’un objet, d’un lieu, ce qui confère à la fresque une fonction de synthèse de l’État de l’art socio-technique, comme l’avait fait Lorenzetti en son temps ;
• Accessibilité : on ne cache pas le sens des choses, mais on cherche au contraire à le rendre évident, univoque. Ainsi nous avons privilégié des images d’Épinal pour certaines scènes (le mariage par exemple) en assumant de ne pas en représenter la version la plus « woke » pour mieux la rendre reconnaissable, lisible. C’est dans la subtilité du groupe qui félicite les mariés que nous avons introduit d’autres représentations du couple.
• Créativité : la version contemporaine elle n’est qu’un plan, à nous d’écrire l’histoire qui va avec ! Elle n’est volontairement pas coloriée, pour mieux laisser libre cours à l’imagination de chacun, et susciter des traductions concrètes dans leur propre imaginaire.
La fresque n’est pas une simple juxtaposition de fonctions posées les unes à côté des autres, comme peuvent l’être les présentations sérielles des 17 Objectifs du Développement Durable. La composition de la fresque guide notre regard d’une zone à l’autre, ce qui guide notre réflexion sur les liens de causalité, les liens d’association ou de continuité sémantique qui relient les composantes. Cette fresque aide à décrire ce dont je dépends, ce qui dépend de moi, ce que je veux faire vivre…
La fresque joue ainsi le rôle d’une table de billard pour rebondir d’un concept à l’autre. On peut associer par continuité, en pointillé, au sein d’un périmètre, par symétrie autour de l’axe central de la composition de très nombreuses relations : la forêt est à équidistance de la zone de construction par exemple. La gamme des registres d’interprétation est très large.
Ces parcours de lecture de la fresque ouvrent une source infinie de possibilités pour élaborer des trames narratives : la fresque permet de composer une vision systémique de la santé, de la justice, de la coopération, de la mobilité, de l’égalité femme-homme, de la biodiversité, de la sobriété, de la solidarité, de l’énergie, du cycle du carbone, de la stratégie d’une entreprise, de l’évolution sociotechnique depuis le néolithique jusqu’à l’époque moderne ou bien d’un territoire ou d’une filière ou encore de la comptabilité en triple capital !

Fresque imaginée par Julien Dossier et dessinée par Johann Bertrand d’Hy.

 

Vous faites dialoguer les personnes entre elles à travers la fresque, pour leur permettre de construire des récits. Vous nous direz comment un peu plus tard, mais comment avez-vous construit cette nouvelle fresque pour faciliter les dialogues et la construction des récits adaptés à notre propre situation ?
Par la richesse des personnages, des lieux, des situations et des types de projets, j’ai fait en sorte que chacun puisse se reconnaître et se projeter !
J’ai pour cela élaboré quatre typologies :
1. Les personnes présentées dans la fresque sont d’une très grande diversité (sociotypes), par leur âge, leurs fonctions et milieux socioprofessionnels, leur cercle familial, social… il y a une multiplicité de points « d’atterrissage » et les personnes peuvent se reconnaître. On peut se situer d’un coup d’œil. J’attache beaucoup d’importance à cette propriété de la fresque, qui lui confère une fonction inclusive : chacun y trouve sa place, chacun atterrit ainsi dans ce monde, qui devient proche, accessible, désirable, engageant.
2. La fresque est construite ainsi sur une diversité des lieux types (topotypes), précisant la diversité des habitats, des richesses des milieux, des facteurs géographiques. C’est, à l’usage, une propriété essentielle, qui permet de « baptiser » la fresque en nommant telle ou telle composante : le cours d’eau devient le Rhône, la Loire, la Seine ou le Rhin. Nous avons pu montrer, au Grand Duché du Luxembourg5, l’importance de proposer une double lecture d’un territoire en établissant une table de correspondance entre une cartographie géographique et une cartographie fonctionnelle du territoire. La fresque éclate ou rassemble des zones qui peuvent être proches ou éloignées du point de vue géographique, pour mieux les rendre lisibles du point de vue fonctionnel (le cycle alimentaire, de la fourche à la fourchette, par exemple).

Mais la fresque permet-elle une réelle ouverture sur des systèmes très différents géographiquement, techniquement, socialement ?
Oui, un ami béninois, a pu par exemple s’appuyer sur la fresque pour retracer sa propre trajectoire de vie, son village lacustre, sa famille élargie, l’école où il enseigne… Il décrit son économie locale à travers les systèmes de réparation (donnant ainsi un sens de la matière), le marché où les femmes vendent le poisson et achètent les légumes. Le moyen de transport collectif reliant la ville à son village s’opère en bus plutôt qu’avec un tram-fret comme dans la fresque, mais la fonction est identique. La proximité de la forêt et du lac lui a permis d’aborder les enjeux de gestion des ressources locales (pirogues en bois, habitats lacustres…)… Il utilise aujourd’hui la fresque dans son école et me dit combien elle est propice à une transmission orale, dans sa langue, accessible à des élèves qui ne lisent pas encore.
3. Face à ces sociotypes et aux topotypes, nous avons fait figurer des écotypes, précisant les divers types d’activités en rapport avec les divers milieux naturels ou urbains. Une lecture de la fresque de gauche à droite, en trois temps fait émerger trois grandes familles d’écotypes :
• Dans la partie gauche, les écotypes de l’infrastructure urbaine et sociale : la zone de l’atelier et des interactions sociales, avec la notion et pratiques de fraternité, de réciprocité de modération dans les moyens, du temps social,
• Au centre, on trouve l’infrastructure économique : l’extraction (le secteur primaire), la transformation (le secteur secondaire) et les échanges (le secteur tertiaire).
• À droite, l’infrastructure biologique (avec l’eau, le fleuve, et leurs divers usages), qui invite à réfléchir à la renaturation et au monde dit « sauvage », mais aussi aux conflits d’usage et aux stratégies permettant de maximiser le potentiel du rayonnement solaire sur une unité de sol : production de photosynthèse, de chaleur, d’énergie photoélectrique, de puissance éolienne…
Si certains écotypes sont univoques (le boulanger, le commerçant, le livreur, la musicienne, l’enseignante, l’agricultrice…), d’autres ouvrent de nombreuses possibilités d’interprétation : la femme en fauteuil roulant est-elle le médecin ou le patient ?
Là encore, nous pouvons démultiplier les possibilités, en fonction des associations d’idées ou en fonction des parcours narratifs que nous construisons d’une zone à l’autre de la fresque. Nous avons par exemple conçu et formulé des écotypes complexes lors d’un atelier avec la Haute École de travailleurs sociaux de Sion, dans le Valais suisse. Chaque projet avait une dominante (une mission d’éducateur spécialisé par exemple), des attributs (le jardinage), des cibles (un public âgé), des territoires d’opération (la montagne)… le tout étant matérialisé sur la fresque par le positionnement de numéros, formant ainsi une séquence narrative simple.

Peut-on traduire aussi des relations socio-économiques comme celle entre l’ouvrier et le patron ?
Dans toutes les relations sociales, nous n’avons pas souhaité opposer ou hiérarchiser des statuts sociaux, des relations de dominé à dominant. Nous avons privilégié la dynamique d’union des forces, telles qu’elles figurent dans la fresque de Lorenzetti : nous avons illustré les dépendances mutuelles, dans un esprit d’égalité de point de vue, sans position hiérarchique. La poignée de mains, entre un homme et une femme habillés très différemment l’un de l’autre cristallise cette intention.

Comment sont alors représentés les récits qui émergent de ces échanges ?
Nous arrivons alors ici au quatrième type de relation possible à travers la fresque :
4. Le chrono type, qui permet l’interaction avec le réel
En lisant la fresque de bas en haut, nous pouvons distinguer plusieurs types d’interactions avec le réel.
En bas, les projets sont simples et peuvent être démarrés et terminés en moins d’un an. Ces projets relèvent de notre libre arbitre, décrivent des facteurs structurants de la demande : quelle organisation familiale, quel cercle amical, quelles références culturelles, quelle alimentation, quels besoins de mobilité, quels loisirs…
Le milieu de la fresque décrit le volet offre, en miroir de la demande : des projets qui nécessitent un temps de préparation (budget, autorisations) et qui pourront être menés à bien en moins de cinq ans. Nous maîtrisons les technologies et disposons d’un cadre légal adéquat. Nous bâtissons une infrastructure simple, pouvant être industrialisée : renouvelables, agroécologie, retrofitting de matériel et services de mobilité, commerces, petites unités de production…
Le haut de la fresque rassemble des projets du temps long, dont les résultats seront atteints de 5 à 10 ans) : par exemple, aménagement du territoire, l’évolution du cadre réglementaire, la rénovation des bâtiments, transformation des filières industrielles…
Cette grammaire, les sociotypes, topotypes, écotypes, chronotypes nous outille pour apporter des réponses aussi simples que complexes à la question « où atterrir ? ». La fresque permet ainsi d’élaborer des récits individuellement ou collectivement, dans des contextes très variés, sur trois niveaux ou registres de représentation :
• Le niveau émotionnel à effet immédiat mais à impact long : c’est une nouvelle façon de représenter le monde, de se représenter ses liens de dépendances et d’attachements avec lui. Ce niveau a l’immense avantage de la simplicité. – Où atterrir ? – Eh bien, là ! De nombreuses personnes nous ont dit avoir été apaisées par la découverte de cette fresque, d’y avoir puisé inspiration, espoir et énergie, heureux de sortir du marasme ou de l’éco-anxiété paralysante.
• Le niveau d’apprentissage, différent selon le contexte où il est effectué (un séminaire, un festival, une école maternelle, une grande école…). L’Association Renaissance Écologique et ses membres développent constamment de nouvelles méthodologies d’interaction et de pédagogie. Dans un cadre professionnel, nous avons pu illustrer les quatre scénarios du programme de prospective mené par l’ADEME, Transition(s) 20506. C’est là une validation de la richesse de la composition, qui a pu illustrer un travail colossal de prospective et de modélisation. C’est aussi une validation de sa plasticité, qui nous a permis de garder la même trame pour illustrer quatre visions du monde très divergentes.
• Le niveau du Projet : si la fresque est essentiellement un plan, notre urgence à agir nous invite à passer du plan aux réalisations concrètes en concevant des projets d’applications de la fresque. C’est ce qui est en cours de réalisation avec une mutuelle (Harmonie Mutuelle). Nous avons d’abord étudié et spatialisé les déterminants de Santé grâce à la fresque : facteurs permettant d’améliorer la qualité de l’eau, de l’air, des aliments, du travail, des relations sociales… Nous démarrons maintenant un programme d’innovations inspirées par la fresque pour bâtir l’infrastructure physique qui permet d’agir concrètement sur ces déterminants de santé : se nourrir autrement, se déplacer autrement, se connecter au vivant…

Ne craignez-vous pas des usages trop autoritaires, utilisateurs fermés de cette fresque (par exemple utilisé pour valoriser le projet de la Direction) ?
Nous n’avons pas été confrontés à ce type de difficultés. La fresque ouvre tellement de pistes d’interprétation, qu’il me paraît difficile de trop enfermer les personnes dans des schémas écrits à l’avance. Il est ainsi difficile à un patron d’imposer à ses salariés de regarder la fresque en partant de tel point et en ne regardant pas tel autre point. Au contraire, les entreprises qui utilisent la fresque nous disent à la fois apprécier la possibilité de mettre en récit leur projet d’entreprise, qui devient facile à comprendre, mémoriser, narrer mais aussi apprécier la liberté d’entreprendre que la fresque confère aux salariés, fournisseurs ou clients : chacun pourra identifier son rôle, son levier d’action, sa contribution à la vision ainsi proposée. Face à un contexte d’urgence, la fresque apparaît ainsi comme un déclencheur d’initiative, une incitation à entreprendre, tout en fournissant un cadre pour relier, coordonner, combiner ces initiatives.

La fresque permet-elle d’introduire la notion majeure de limites aussi bien sociales qu’écologiques de la Terre (cf. la « théorie du Donut ») ?
Cette notion de limites est effectivement essentielle ! Les limites spatiales de la fresque induisent immédiatement les notions de frontières. Ce cadre rectangulaire nous rappelle que nous sommes dans un monde fini !
La composition de la fresque permet quant à elle de définir des limites sociales, temporelles et environnementales. L’équilibre général entre la partie bâtie (« la ville ») et la partie non bâtie (maraichère, forestière) montre bien l’importance de limiter l’artificialisation des sols : ce qui n’est pas bâti vaut autant que ce qui est bâti. L’un ne va pas sans l’autre. En outre, les éléments qui composent la fresque rappellent les chaînes de dépendance entre notions : par exemple, pour nourrir plus de monde il faut plus de sols, des moyens de transport et de stockage, plus d’énergie, d’humains… Plus la chaîne de dépendances est longue, plus elle sera complexe à piloter et mettre en œuvre, ce qui en limitera la portée ! Cet équilibre induit donc les notions de modération entre diverses quantités de matière, les notions de réparation, de répartition et d’économie circulaire et nous ramènent aux questions de limites et d’humilité si l’on veut réconcilier l’homme avec les limites planétaires :
C’est l’ensemble des composantes de la fresque qui conduisent à la sobriété, tant vantée !

Propos recueillis par Didier Raciné, Rédacteur en chef d’Alters Média

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Sommaire du dossier Futur et Prospective :
  1. Dider Raciné, Retour sur le futur !
  2. Jean-Éric Aubert, Plus de futur ? Comment (re)construire ensemble des futurs positifs
  3. Carine Dartiguepeyrou, Prospective socioculturelle – L’analyse des tendances de la société par l’évolution des valeurs
  4. Jacques Theys, Pour surmonter la « panne du futur », une prospective à réinventer
  5. Julien Dossier, La fresque du bon gouvernement de Sienne
  6. Alice Canabate, L’écologie politique – L’art difficile de se préparer au temps qui vient !
  7. Didier Raciné, Émergences socioculturelles et l’habitabilité de la Terre
  8. Jean-Pierre Seyvos, Acquérir la capacité à s’accorder et à pouvoir « composer avec »
  9. Riel Miller, Repenser la notion de futur, l’apport du Programme Littératie des futurs de l’UNESCO

La réflexion abordée de front par Jacques Theys sur l’ontologie du futur (qu’est-ce que le futur ?) et son épistémologie (comment le connaître ?) est importante : d’elles deux, de la philosophie implicite ou non que l’on a sur le futur, découlent la nature de l’action que nous engageons. Un débat collectif est important à ce sujet :il n’est pas évident par exemple que « le futur ait complètement changé de nature » et qu’il faille en « changer les fondements épistémologiques ».
Cette philosophie ne se confond pas avec l’image (crainte ou espérée) de ce qui nous attend « plus tard », à plus ou moins long terme.
Ce dossier, avec cet article de Jacques Theys et le texte de Riel Miller notamment, veut contribuer à engager un débat passionnant et majeur !

 

Jacques Theys
Vice-Président de la Société Française de Prospective

 

 

 

 

 

 

Commençons par une bonne nouvelle : il semble que nous soyons sortis de ce que l’historien François Hartog a appelé « le présentisme » – le présent comme seul horizon1. Malgré les urgences liées à la succession des crises et un certain désengagement des administrations par rapport à la prospective, les publications portant sur 2030 ou 2050 se multiplient et surtout l’attention portée au futur est désormais beaucoup plus répandue dans la société et les médias. Mais ce « retour vers le futur » n’est malheureusement pas un retour à la vision progressiste et positive qui avait caractérisé le modernisme jusqu’à la fin des années 1980. Comme le montrent la plupart des enquêtes, il suscite plus d’inquiétude et de scepticisme que d’enthousiasme – et pas seulement en France. On pourrait dire qu’il ne s’agit que de représentations subjectives. Mais ce n’est pas seulement un problème de lunettes – noires ou roses. Plusieurs facteurs objectifs se conjuguent en effet pour conduire au paradoxe d’une certaine « panne du futur » dans un monde qui n’a jamais bénéficié a priori d’autant de potentialités. C’est une situation qui interpelle la prospective et qu’elle doit affronter sérieusement, car son rôle n’est pas seulement de contribuer aux décisions à moyen terme, mais de répondre aux interrogations sur le long terme qui sont désormais celles d’une majorité de la société – et notamment des jeunes …

Une panne du futur ?

Ce « retour vers le futur » n’est malheureusement pas un retour à la vision progressiste et positive qui avait caractérisé le modernisme jusqu’à la fin des années 1980.

Le futur, c’est à la fois la réalité de demain – telle qu’elle peut être anticipée ; l’expression de volontés ou de visions – ce que nous souhaitons pour l’avenir ; et un « horizon d’attente » – nos craintes ou espoirs à l’horizon d’une ou plusieurs générations.
Au niveau du futur anticipé, nous savons que nous sommes engagés dans une « Grande Transition » dans laquelle tout va continuer à changer très rapidement et dans tous les sens – avec donc autant de raisons d’espérer que de craindre. Mais cette impression positive d’ouverture, du « tout est demain possible et ouvert », doit être nuancée pour deux raisons.

• D’une part la multiplication des prospectives sur des thèmes précis n’évitent pas une impression dominante de grand brouillard sur le futur lointain. Comme le dit Robert Musil dans L’homme sans qualités, « tout l’ordre que nous gagnons dans les détails nous le perdons dans la compréhension de l’ensemble ». La succession des crises depuis 2007 – renforce le sentiment d’une incertitude à long terme radicale. Les prospectivistes ont inventé un sigle pour caractériser cette situation en disant que nous sommes entrés dans le Monde VUCA » – « volatilité, incertitude, complexité, ambiguïté ». Et Fabienne Goux-Baudiment a pu caractériser la Grande Transition dans laquelle nous sommes par l’image d’un saut dans l’inconnu au-dessus d’un grand ravin. « Nous faisons l’histoire » – dit encore Étienne Klein – « mais nous ne savons pas l’histoire que nous faisons ».

• Le tout est possible est par ailleurs infirmé par le constat que l’avenir est aussi, pour une part non négligeable, déjà hypothéqué – d’abord par les inerties démographiques, culturelles ou dans les infrastructures, mais aussi et surtout par l’évidence d’une confrontation inévitable aux limites planétaires et aux bouleversements du changement global. Quels que soient les progrès technologiques ou politiques, nous savons déjà que nous n’éviterons pas une augmentation d’au moins de deux degrés des températures en 2100, avec des risques d’évolutions beaucoup plus catastrophiques et éventuellement d’effondrements locaux. Or, nous sommes aujourd’hui incapables d’en évaluer concrètement toutes les conséquences après 2040-2050 ! Ce futur va aussi, bien évidemment, être très durablement occupé – certains disent « colonisés » – par les nouvelles technologies numériques ou du vivant qui plus que jamais suscitent à la fois d’énormes espoirs et de formidables craintes. On sait que la prospective s’est depuis son origine divisée sur cette question des techniques. Mais il faut bien constater qu’après les travaux des années 1990 de Kurzweil sur la singularité et le transhumanisme, ceux qui sont aujourd’hui les plus avancés sur ce sujet – comme « super intelligence » de Bostrom ou « La vie. 3.0 » de Tegmark ne sont pas aussi enthousiasmants que ne l’étaient les livres de Jules Verne. Tout cela mériterait au moins discussion. Or, comme le fait remarquer Bernard Stiegler dans La disruption, le problème majeur aujourd’hui est que les évolutions techniques sont si rapides qu’elles prennent constamment de vitesse les organisations sociales qui, en conséquence semblent ne pas pouvoir avoir de prise sur elles. D’où l’impression d’un grand déterminisme technologique.

Le futur, c’est à la fois la réalité de demain – l’expression de volontés ou de visions et un « horizon d’attente »

Le futur comme volonté et vision de l’avenir, notre deuxième figure de l’avenir.
Sur ce second plan, le constat d’une « panne » est moins évident. Certes il n’est pas rare d’accuser les responsables de ne pas avoir de vision et nos sociétés sont constamment critiquées pour leur court-termisme. Mais il y a de très nombreuses exceptions et en réalité nous vivons dans un monde entouré de visions et programmes supposés volontaristes – depuis l’agenda 2030 des Nations Unies, le Green Deal européen ou « les Routes de la soie » jusqu’à la migration vers Mars d’Elon Musk, en passant par la neutralité carbone en 2050, l’industrie 4.0 », ou « l’habitabilité terrestre ». À cela s’ajoutent les très forts désirs de changement ou d’émancipation qui nourrissent nombre d’initiatives des sociétés civiles à toutes les échelles – chacun inventant à la base des futurs alternatifs et projets de transition à sa mesure.
Mais malgré tout cela subsiste majoritairement le sentiment général d’une forte dépossession par rapport au futur.
Le passage dans les années 1990 à la post modernité s’est accompagnée d’une perte de légitimité des « grands récits » – comme celui du progrès – qui n’ont pas été remplacés par la croyance dans un nouvel horizon commun. Dans son très beau livre Exister, résister, le philosophe belge Pascal Chabot rappelle par ailleurs, que toutes ces visions ne sont naturellement pas à égalité et que le volontarisme des sociétés civiles ou des États doit fortement compter non seulement avec les filtres médiatiques ou institutionnels, mais aussi avec ce qu’il appelle les « Ultraforces » – un petit nombre de puissances dominantes, les GAFAS et leurs équivalents chinois, les banques et fonds de pension « too big to fail », quelques grandes ONG ou entreprises mondiales, etc. À l’autre extrémité beaucoup de ceux qui seront le plus affectés négativement par le futur sont souvent exclus du droit à la parole : ils sont généralement absents des exercices de prospective. En même temps, l’écart s’accroit entre des défis énormes, des visions souvent trop vagues et des marges de manœuvre qui, dans un contexte de mondialisation mal organisée et de néolibéralisme, se rétrécissent – entraînant le sentiment d’une certaine impuissance du politique, d’une navigation à vue et un grand malaise démocratique.

Mais malgré tout cela subsiste majoritairement le sentiment général d’une forte dépossession par rapport au futur. »

Les horizons d’attente. Il ne faut pas s’étonner que cela ait des conséquences sur ce qu’on appelle les « horizons d’attente », les perceptions par le public de « l’à-venir » déjà perceptible dans le présent. Malheureusement peu d’enquêtes sérieuses portent sur ces perceptions… Mais elles vont toutes dans le même sens : celui d’une vision plutôt très sombre du monde dans lequel vivront les générations futures. Par exemple dans une enquête réalisée en 2019 pour les Rencontres de l’Avenir animées par l’économiste Nicolas Bouzou, les personnes interrogées sur ce que ce mot d’avenir évoque, ont répondu à 14 % « optimisme » et 35 % « excitant », mais à 86 %, une majorité écrasante : « pessimisme », « inquiétude », « anxiété », « incertitude ». Il y a sans doute dans ce chiffre une part du pessimisme spécifiquement français ou européen. Mais à l’échelle mondiale la vision de futur n’est pas non plus pas si rose que cela. À la question pensez-vous que les futures générations vivront dans un monde meilleur qu’aujourd’hui, seuls 10 % répondent oui dans les pays occidentaux et seulement 42 % dans les pays du Sud. L’inquiétude des jeunes sur le climat est-elle générale : dans une enquête réalisée en 2021 par la revue Lancet auprès de 10 000 jeunes du monde entier, 76 % d’entre eux, partageant la même extrême anxiété, jugeaient l’avenir « effrayant », 55 % allant même jusqu’à considérer l’humanité condamnée – soit la même proportion que ceux qui en France et en 2020 considéraient comme possible un effondrement futur. Sur le numérique, les opinions sont plus ambiguës. Mais selon les enquêtes de l’Académie des technologies on est passé d’une perception de ces technologies comme à pleines de promesses à une vision où elles sont toujours considérées comme utiles, mais dans certains domaines, et pour 55 % des répondants comme inquiétantes – notamment parce qu’elles sont développées sans qu’on en connaisse les effets et sans débat démocratique.
Il ne faut pas tirer des constats précédents une vision pessimiste ou paralysante de l’avenir. Tout cela doit au contraire nous inciter à agir, pour refaire du futur – qui est notre patrimoine commun – un espace de liberté – contre un « à-venir » ou des dominations qui l’enferment. La prospective doit y contribuer, car le futur est sa « matière première », son champ de compétence. Mais cela suppose qu’elle se transforme elle-même en profondeur – pour mieux répondre aux inquiétudes exprimées sociales et s’adapter aux enjeux radicalement nouveaux de notre fin de siècle…

Une prospective à réinventer

La prospective n’est pas parvenue à dessiner des perspectives qui puissent être efficacement opposées, par exemple, à la collapsologie, ou un monde enfermé dans un déterminisme ou solutionisme technologique. »

Face à l’anxiété évoquée précédemment il faut bien en effet constater que la prospective n’est pas parvenue à dessiner des perspectives qui puissent être efficacement opposées, par exemple, à la collapsologie, ou un monde enfermé dans un déterminisme ou solutionisme technologique. Dans les débats sur le futur, ce sont souvent des scientifiques, des sociologues ou des philosophes qui sont désormais invités à s’exprimer et rarement des spécialistes de la prospective – comme ce fut le cas sur le thème de l’effondrement. La prospective souffre aussi cruellement d’un manque d’investissements sur le futur très lointain – en dehors du numérique – et il faut regretter qu’après les années 1980 – et les travaux tout à fait remarquables menés par le Global Scenario Group et par Thierry Gaudin à travers « 2100, récit du prochain siècle » n’aient pas eu – jusqu’à une date récente – de suite. Mais surtout cette prospective n’a pas encore complètement intégré le fait que le futur a complètement changé de nature. Née au milieu du siècle dernier dans un contexte de croissance continue et de promesses de progrès dans tous les domaines, celle-ci a été construite par ses fondateurs (et en particulier en France par Gaston Berger – s’inspirant fortement de Bergson ) sur la base d’une conception d’un avenir essentiellement ouvert, refusant les déterminismes du passé, et privilégiant la liberté individuelle ou collective (« le futur comme construction ») .Mais comme le montrent bien Bertrand Guillaume et Victor Petit dans leur article « Fermeture des futurs, ouverture de la démocratie » – l’idée d’un possible infiniment ouvert est naturellement en partie infirmée par l’entropie et l’existence de limites : à chaque moment la réalité crée aussi de l’irréversible. « L’enjeu n’est ainsi plus tant dans ce domaine d’arriver à penser le long terme, mais plutôt de penser le compte à rebours » – d’inverser la flèche du temps à partir d’un horizon et d’intégrer dans l’action le délai. Il s’agit de trouver le bon équilibre entre la créativité d’un futur ouvert et le compte à rebours d’un futur fermé. Cela suppose de remettre au centre la question des temporalités de l’action, des horizons, et de l’articulation entre court, moyen et long terme à la fois dans la nature, la société et la décision.

Tout cela conduit à plaider finalement pour les cinq propositions suivantes :

• D’abord changer de paradigme et adapter les fondements épistémologiques de la prospective à la nature désormais duelle et structurellement instable du futur. Cela suppose de mener de front trois combats : l’un pour l’innovation, la création collective de futurs positifs, l’extension des marges de liberté et des possibles. Le second pour une prise en compte sérieuse de « l’avenir déjà là », et des notions d’horizon, de délai, mais aussi d’irréversibilité et de limite. Le troisième pour une intégration de l’instabilité radicale du futur, des ruptures et bifurcations brutales, des cygnes noirs, des effets des crises…

• Ensuite, réinvestir dans la prospective à très long terme – et en tirer des récits alternatifs positifs sur l’évolution de notre siècle. On peut y associer une veille sur les idées émergentes susceptibles de donner un sens aux évolutions à long terme de nos sociétés et du monde.

• En troisième lieu, faire enfin du futur un objet de large débat public, notamment dans les territoires. C’est ce qu’avait proposé l’un des fondateurs de la prospective en France, Bertrand de Jouvenel, à travers la mise en place de Forums permanents des futurs dans lequel à la fois les auteurs de visions ou récits, les spécialistes et le public pourraient dialoguer. Cela pourrait prendre la forme de « maisons ou plateformes du futur » à l’échelle des territoires dans lesquels on pourrait à la fois débattre de travaux de prospective déjà réalisés ou en cours, mais aussi d’ouvrages, de films, de vidéos, ou encore de visions ou de scénarios produits par les habitants, les écoles. Mais cela suppose en même temps qu’une éducation au futur soit largement développée dans tous les publics.

Il s’agit de trouver le bon équilibre entre la créativité d’un futur ouvert et le compte à rebours d’un futur fermé. »

• En quatrième lieu, aller vers une prospective plus engagée dans le débat social, moins technique et repliée sur des logiques de projets – par ailleurs très utile. Une prospective qui oublie un peu sa prudence axiologique, assume sa fonction critique, y compris sur les technologies, et soit plus liée au mouvement des idées, aux milieux universitaires, à la société civile – ce qui n’est pas contradictoire avec le professionnalisme…

• Et enfin et surtout favoriser et donner la parole à l’imagination et la mise en récits sous toutes leurs formes, et par tous, mais en s’attachant si possible à la construction ou la co-construction de récits ou d’utopies concrètes et réalistes réellement à même de susciter les bifurcations dont nos sociétés auront besoin à l’avenir. C’est ce que commence de plus en plus faire ce qu’on appelle le « design fiction » – à travers des exercices collectifs de co-construction de futurs souhaitables liés à des actions concrètes. Mais rien finalement ne doit venir brider ce pouvoir de l’imagination qui, quel que soient ses formes, reste la condition essentielle pour pouvoir affronter efficacement la panne du futur qui nous menace.

 

Jacques Theys

 

L’article Futur et Prospective : Pour surmonter la « panne du futur », une prospective à réinventer <br> <span style='color:#ff0000;font-size:14px;'>Jacques Theys, Vice-Président de la Société Française de Prospective</span> est apparu en premier sur Alters Média.

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Sommaire du dossier Futur et Prospective :
  1. Dider Raciné, Retour sur le futur !
  2. Jean-Éric Aubert, Plus de futur ? Comment (re)construire ensemble des futurs positifs
  3. Carine Dartiguepeyrou, Prospective socioculturelle – L’analyse des tendances de la société par l’évolution des valeurs
  4. Jacques Theys, Pour surmonter la « panne du futur », une prospective à réinventer
  5. Julien Dossier, La fresque du bon gouvernement de Sienne
  6. Alice Canabate, L’écologie politique – L’art difficile de se préparer au temps qui vient !
  7. Didier Raciné, Émergences socioculturelles et l’habitabilité de la Terre
  8. Jean-Pierre Seyvos, Acquérir la capacité à s’accorder et à pouvoir « composer avec »
  9. Riel Miller, Repenser la notion de futur, l’apport du Programme Littératie des futurs de l’UNESCO

Les réflexions sur l’émergence du futur tireront beaucoup de profit des recherches de « prospective socioculturelle » menées notamment par Carine Dartiguepeyrou. Elles concernent les systèmes de valeurs et les conditions d’émergence du sens. Cette approche pour « comprendre les motivations internes des personnes ou des groupes, les composantes fondamentales d’une identité, d’une marque, d’une culture ».

Carine Dartiguepeyrou, politologue et auteure de plusieurs ouvrages dont Le Futur est déjà là (2017), La nouvelle avant-garde, vers un changement de culture (2013) et Prospective d’un monde en mutation (2010).

 

 

 

 

 

 

 

Votre recherche porte sur les systèmes de valeurs, les conditions d’émergence du sens, sur ce que vous appelez « Prospective socioculturelle ».
Pouvez-vous présenter, en introduction, l’objet de votre recherche ?
Pour comprendre les grandes mutations, que ce soient la transition écologique ou la métamorphose numérique dans laquelle nous sommes entrés, il faut chercher à en comprendre le sens. Notre rapport à la nature et notre rapport à la technologie, pour ne citer que ces exemples, sont en effet avant tout une question de culture, c’est-à-dire qu’ils relèvent de nos systèmes de valeurs, de nos modes de pensée et de nos comportements afférents. Nos usages et nos comportements, par exemple notre rapport aux déchets, s’expliquent par des traits culturels (qu’est-ce qu’un déchet, qui trie ou pas, qui gaspille l’alimentaire ou pas, qui s’occupe des déchets dans la famille, qui recycle ou pas, qui fait un compost, etc.).
La prospective socioculturelle s’inscrit dans la définition de la prospective de Gaston Berger : voir loin, large et creuser profond. C’est le « creuser profond » qui m’intéresse le plus. Mon travail est d’analyser ces mutations profondes et métamorphoses en observant l’évolution des systèmes de valeurs, les plaques tectoniques qui expliquent de loin ce qui est en train d’advenir.

Quelle est la relation entre l’évolution de notre monde et la culture ?
Bien sûr cela est lié, et la transition climatique l’illustre très bien : lorsque, en 2000, Laurence Tubiana remet un rapport sur le Développement durable, elle note que la majorité des Maires ne savent pas définir cette notion. Aujourd’hui on peut dire que plus de 80 % de la population du globe se sent concernée par la question climatique et du développement durable (d’ailleurs en 2015, à l’occasion de la COP21, une grande enquête internationale l’a montré).
L’évolution des consciences, des valeurs et des comportements est très lente, mais elle change les situations en profondeur : ce qui était un signal faible à un moment donné, peut basculer et devenir une évidence pour la majorité.

Notre rapport à la nature et notre rapport à la technologie, pour ne citer que ces exemples, sont en effet avant tout une question de culture, c’est-à-dire qu’ils relèvent de nos systèmes de valeurs, de nos modes de pensée et de nos comportements afférents.

N’est-il pas utile, pour identifier les signaux faibles, de s’intéresser aux pensées de grands auteurs (philosophes, anthropologues, économistes…) qui traduisent longtemps avant qu’ils n’apparaissent les futures émergences culturelles ?
Oui, c’est nécessaire et en France nous avons la chance d’avoir beaucoup de travaux de philosophes analysant les limites des transformations actuelles. Ma thèse, portant sur la politique européenne en matière de société de l’information à la fin des années 1990, s’inscrivait dans cette logique : ainsi par exemple, les décideurs scandinaves dans ce domaine, insistaient sur le besoin d’intégrer une dimension inclusive à la société d’information naissante et on voit que l’Europe s’est distinguée des États-Unis à ce sujet. La sociologie, les sciences politiques, la philosophie des sciences et des technologies fournissent des marqueurs de ces évolutions.

Je distingue quatre grands types de leviers, quatre registres socioculturels qui influent sur le futur des valeurs et des comportements :

L’époque

Ainsi, la première guerre mondiale, en provoquant l’engagement des femmes dans les travaux précédemment réservés aux hommes, a-t-elle provoqué une profonde évolution des mentalités à ce sujet. Ainsi, certainement la guerre en Ukraine impactera-telle nos mentalités.

Les générations

Chaque génération porte un certain nombre de valeurs, de savoir-faire spécifiques, une certaine culture : ainsi les digital natives (nés avec la révolution numérique) ont-ils un comportement particulier à ce niveau (ce qui ne veut pas dire que toute cette génération les a adoptés : un tiers environ ne sont pas à l’aise avec l’informatique – en grande partie par manque de maîtrise du français). C’est un levier de décryptage, mais il ne faut pas rentrer dans la caricature trop marketing qui est le risque des études de générations.
Ainsi aussi on distingue des effets de génération, par exemple sur les valeurs liées au travail (équilibre vie privée-vie professionnelle chez la Génération Y), à l’écologie (écoanxiété chez la Génération Z) ou à la famille (la famille reste une priorité pour les jeunes générations).

La culture du web

Les pionniers du web portaient une culture très forte, faîte de goût pour la liberté, d’ouverture, de respect des autres, de confiance et d’utopie. Ces valeurs ont complètement changé avec l’apparition des oligopoles (les GAFAM et de leurs équivalents en Chine) : la Chine a fait de la sécurité la valeur absolue ; en Occident, les oligopoles utilisent les technologies de l’information à des fins commerciales, détruisant les valeurs de confiance et de liberté. Le rapport à l’information en est bouleversé avec la création de boucles d’enfermement, où disparait le souci de recoupement ou d’ouverture. Seule une minorité active cherche encore à sortir de cette logique en promouvant des usages différents, plus low tech, contre l’obsolescence programmée… Ils proposent des alternatives en remettant en cause les valeurs dominantes héritées de la société commerciale et industrielle.

Les divers mouvements sociaux

Les Créatifs culturels, les Colibris, les Transitionneurs, Nuit debout, Occupy Wall Street… ces mouvements minoritaires mais actifs donnent à voir des acteurs en émergence, porteurs de nouvelles valeurs.

Le passage de l’individualisme à l’individuation est un travail intérieur très positif, mais qui ne suffit pas. Il faut une implication correspondante aux valeurs revendiquées, une dimension collective.

Quelle image pourrait représenter ce phénomène de diffusion des idées et valeurs émergentes ? La percolation (qui traduit un mouvement discontinu, aléatoire, fait de réactions et de conflits) ?
Je pense plutôt à un phénomène de métamorphose, d’émancipation, de transformation à la fois individuelle et collective : prenons l’exemple des mouvements actuels de contestation au sein de diverses grandes écoles (Agro, l’X, HEC…). Cela existe depuis 50 ans, mais cette contestation s’est métamorphosée : elle a été reprise mais a fait l’objet de transformation, d’une réappropriation, d’une adaptation correspondant à de nouvelles valeurs et à un nouveau contexte.
Ce qui m’intéresse ce sont les changements de paradigme culturel : le passage de l’individualisme à l’individuation est un travail intérieur très positif, mais qui ne suffit pas. Il faut une implication correspondante aux valeurs revendiquées, une dimension collective et d’interdépendance. Et cet engagement est plus exigeant, plus difficile que le simple levier individuel. Ce sont des minorités, des entreprises et des organisations qui osent mettre de la cohérence et de la congruence dans leurs actions, manger, travailler de manière alignée.
L’image de la percolation des idées est un peu mécanique : l’image de la métamorphose est plus biologique, proche du vivant. J’ai repris en la transformant une image d’Edgar Morin2, en évoquant « l’écologie de l’action » dans le sens où la nature peut nous aider à nous sauver dans la mutation actuelle, si l’action s’inspire de principes :
– « Sortir de ses préjugés » : pour un chef d’entreprise, par exemple, ne pas chercher systématiquement à acquérir ses compétiteurs, à devenir toujours plus gros, à consommer des matières premières sans en mesurer les impacts… Préjugés qui ont nourri le développement de la société industrielle et qui ne sont plus adaptés à notre situation actuelle voire qui sont devenus destructeurs ;
– « Gouverner par l’harmonie » : s’ouvrir à la diversité des intelligences, solliciter l’intelligence collective, mais prendre la « juste » décision en conscience et de manière éthique ;
– « Gérer les diverses temporalités » : sortir du court-termisme, éviter l’accélération permanente, prendre le temps de penser le temps long, accélérer et décélérer en fonction des situations ;
– « Écouter le rythme biologique » : les problèmes de santé, de dépression des jeunes comme des vieux, les risques psychosociaux, la mauvaise alimentation… viennent aussi de ce que l’on n’écoute pas toujours son corps et que l’on ne respecte pas assez son rythme biologique.
– « Prendre en compte le rationnel, mais aussi l’émotionnel, le sens ; avoir une approche intégrale de l’homme ; être dans l’être plutôt que dans l’avoir.
La qualité des relations à l’autre, l’altruisme, l’attention à soi et aux autres est ce dont nous avons le plus besoin de travailler pour sortir et gérer les crises actuelles. Nous avons besoin de faire advenir des projets politiques plus large : ainsi dans l’entreprise, l’accumulation de capital ne peut constituer un projet. Il faut articuler le « je » intrinsèque et le « nous » de la société, l’approche collective au service d’une nouvelle éthique dans les projets que nous lançons. C’est à cela que je travaille au sein de la Heart Leadership University (HLU)3, au développement d’une intelligence du cœur.
Brian Hall4, spécialiste de la psychologie comportementale, auteur de Value shift a développé un outil pour définir ses valeurs. Il a été repris depuis par Kairios5, qui a introduit en France « la Perspective des valeurs » : à travers un questionnaire et un dialogue avec la personne, ses valeurs sont mises en perspective, ce qui l’aide à préciser ses priorités et à relier ses valeurs à ses actes. Au niveau collectif, on évite ainsi des débats souvent stériles qui restent à la surface des mots et ne définissent pas ce qui est réellement important aux yeux des personnes. L’appréhension par les systèmes de valeurs qui motivent les personnes permet de désamorcer les tensions et d’ouvrir le dialogue, de clarifier les paradigmes.
Nous sommes dans une société très fragmentée : pour atteindre des transformations, « pour atterrir » pour reprendre les termes de Bruno Latour, il faut créer des liens, en acceptant les différences et les singularités, retrouver de la synergie et composer avec les autres. L’association l’Observatoire des valeurs6 dont je suis présidente a été créé pour cela.

Propos recueillis par Didier Raciné, Rédacteur en chef d’Alters Média

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Sommaire du dossier Futur et Prospective :
  1. Dider Raciné, Retour sur le futur !
  2. Jean-Éric Aubert, Plus de futur ? Comment (re)construire ensemble des futurs positifs
  3. Carine Dartiguepeyrou, Prospective socioculturelle – L’analyse des tendances de la société par l’évolution des valeurs
  4. Jacques Theys, Pour surmonter la « panne du futur », une prospective à réinventer
  5. Julien Dossier, La fresque du bon gouvernement de Sienne
  6. Alice Canabate, L’écologie politique – L’art difficile de se préparer au temps qui vient !
  7. Didier Raciné, Émergences socioculturelles et l’habitabilité de la Terre
  8. Jean-Pierre Seyvos, Acquérir la capacité à s’accorder et à pouvoir « composer avec »
  9. Riel Miller, Repenser la notion de futur, l’apport du Programme Littératie des futurs de l’UNESCO

Le Président de la SFdP ouvre le Dossier constitué par Alters Média autour des questions du futur, dossier construit en questionnant la plupart des auteurs du Xe printemps de la Prospective. Cet article complète la synthèse du colloque faite par Denis Lacroix (Directeur de la Prospective de l’IFREMER, participant au Colloque) et Jean-Éric Aubert publiée sur le site de la SFdP.

Jean-Éric Aubert
Président de la Société française de prospective

 

 

 

 

 

 

« Plus de futur ? » : telle était la question inaugurale posée au colloque, l’évènement-phare annuel de la SFdP. Question avec le double sens de « plus de ? », exprimant soit le vide, soit l’ajout. En effet, d’un côté, la prospective globale (sur l’humanité dans son ensemble) et séculaire (sur le siècle, le temps long) semble dominée par des visions « définitives », sinon « totalitaires », soit dramatiques – l’effondrement (des crises généralisées et dévastatrices), – soit, au contraire, iréniques – le « solutionnisme » technologique (la technologie aura réponse à tout, y compris à la mort avec le trans-humanisme) : deux visions extrêmes qui enferment la pensée du futur, un état d’esprit renforcé par un retour des fantômes du passé, notamment avec la guerre en Ukraine. De l’autre côté, à cette vision réductrice, voire déprimante, d’une « panne de futurs », on peut opposer la vision d’une « abondance de futurs » (de possibles), avec de nouveaux défis à relever, un foisonnement de nouvelles technologies à exploiter, l’arrivée de nouvelles générations avec de nouvelles valeurs, prêtes à construire un « nouveau » monde, l’idée que les crises sont des chances, etc.

Un avenir à la fois fermé et ouvert

On a vu émerger une vision de l’avenir à la fois fermé et ouvert. Fermé, car l’avenir de l’humanité sera dominé dans les décennies à venir par la réalité du réchauffement climatique. »

À la question du « plus de futur ? » avec ses deux versants et ses différentes déclinaisons, le colloque, en fait, n’a pas apporté de réponses claires. C’est bien normal, tant, au fond, les opinions peuvent diverger suivant les activités dans lesquelles on est engagé, les expériences que l’on a eues, les inclinaisons que l’on peut avoir… En définitive, de multiples scénarios sur l’avenir de l’humanité demeurent envisageables, scénarios que l’on peut classer en trois grandes familles suivant les divinités grecques – Prométhée (qui domine le monde par son pouvoir et sa technologie), Icare (qui se brule les ailes par son incompétence et son inconscience) et Janus (en qui coexistent les deux conditions).
En revanche, on a, me semble-t-il, vu émerger une vision de l’avenir comme étant à la fois fermé et ouvert. Fermé, car on ressent bien que l’avenir de l’humanité sera dominé dans les décennies à venir par la réalité du réchauffement climatique qui va considérablement changer les conditions de la vie sur terre, dans des proportions comme on n’en a pas connues depuis 10 000 ans et plus ; c’est une problématique incontournable de laquelle l’humanité ne pourra pas se détourner, et dont elle est à l’origine – le fameux « anthropocène ». Et, en même temps, de nombreuses voies semblent ouvertes pour faire face à ce réchauffement et à ses conséquences graves et multiples ; ces voies passent par des innovations technologiques et organisationnelles de toute nature, des changements de comportements à tous les niveaux (plus de sobriété), etc.

 

En même temps, de nombreuses voies semblent ouvertes pour faire face à ce réchauffement. »

Toutes ces voies s’inscrivent dans des récits de l’avenir où l’écologie et les équilibres avec la nature prennent une place centrale. Mais où la question du « développement durable » reste posée, avec un énorme point d’interrogation. Pour certains, c’est un oxymore. Pour d’autres, c’est un objectif atteignable, grâce au génie humain, sa créativité technique, son adaptabilité, etc. On retrouve là deux attitudes inspirées par les deux extrêmes évoqués plus haut, les idéologues de « l’effondrement » et ceux du « solutionnisme technologique ».
En tout état de cause, on est devant une situation à laquelle on ne peut pas répondre aujourd’hui par « oui » ou par « non », mais par « inconnu ». En mathématique, c’est une situation de logique ternaire (par opposition à binaire). La question est de savoir quand et comment on va arriver à lever le doute. Nous y reviendrons plus loin.

Du global à l’individu : des prospec-tives à divers niveaux

Observant des émergences culturelles qui traversent les civilisations se pose avec de plus en plus d’acuité la question de « l’habitabilité de la terre ». »

Avec cette approche ambivalente de l’avenir, comment se développe concrètement la prospective ? Comment passe-t-on de la prospective à l’action ? C’est ce que le colloque a exploré à trois niveaux : global, local et individuel.
Au niveau global, observant des émergences culturelles qui traversent les civilisations, on voit se former tout d’abord des mouvements qui remettent en cause la vision de confrontations entre États-Nations héritée de l’ordre du monde créé par le traité de Westphalie, il y a plusieurs siècles, et qui s’efface avec la mondialisation6. On voit aussi se former des mouvements transfrontières, de caractère éminemment politique, autour de la lutte contre les inégalités, et autour de l’écologie, l’homme et la nature ayant été victimes des comportements de prédation de Sapiens. Ainsi se pose avec de plus en plus en plus d’acuité la question de « l’habitabilité de la terre »8. Portée par de plus en plus de collectifs à travers le monde, elle prendra une place grandissante dans les débats idéologiques et politiques dans les décennies à venir. Pour s’ancrer dans le concret et assurer leur crédibilité, ces collectifs devront partir de l’identification des besoins essentiels de leurs territoires.
Précisément au niveau local des villes et des régions, comment se pratique aujourd’hui la prospective, après des décennies d’expériences, stimulées par diverses lois en France ? La prospective apparait, encore, plus dans une posture de conseil et d’éclairage auprès des pouvoirs exécutifs que dans une posture d’influence décisionnelle, à proprement parler. Elle prend aussi insuffisamment en compte les points de vue des populations, dans le cadre des dispositifs à l’œuvre, tels qu’agence dédiées, conseils de développement, et autres. Néanmoins, la prospective territoriale porte ses fruits lorsqu’elle parvient à mobiliser des collectifs d’élus et de responsables des services techniques des régions, des départements et des municipalités, autour de réflexions de fond ou de projets concrets. Elle a alors une capacité de transformation des organisations et, par cette voie, de construction effective de l’avenir.
La stimulation de l’imaginaire est le principal outil à la disposition des « citoyens lambda » et des organisations plus ou moins reconnues qui s’instituent dans le champ de la prospective. C’est cette démarche qu’a poussée, avec succès, au niveau mondial le programme de l’UNESCO sur la « littéracie du futur », qu’a encouragée le concours « Positive Future » de l’institut d’études avancées de Paris avec la Fondation 2100 sur la ville en 210012, ou encore qu’a animée le réseau de la « plurality university ». Une démarche qui part de l’idée que le réel émerge de l’imagination du possible, une idée proposée par Bergson, et formulée d’une autre manière par Paul Klee pour l’art, affirmant en substance : « l’art ne reproduit pas le réel, il le donne à voir ». La question est évidemment de savoir comment rendre ces récits qui imaginent l’avenir aussi « efficaces » que possible, c’est-à-dire transformateurs et créateurs d’un avenir souhaitable.

Des récits crédibles et réalisables

Le réel émerge de l’imagination du possible, une idée proposée par Bergson, et formulée d’une autre manière par Paul Klee pour l’art, affirmant en substance : « l’art ne reproduit pas le réel, il le donne à voir ». »

Permettre et faciliter l’expression de multiples récits sur l’avenir est, certes, indispensable. Mais cela fait sens s’ils ont un vrai pouvoir transformateur, c’est-à-dire mobilisateurs des consciences et des actes. Pour cela il faut qu’ils soient crédibles et réalisables.
La crédibilité repose fondamentalement sur la solidité et la qualité des informations et des connaissances que l’on a sur les phénomènes à l’œuvre, tendances lourdes, signaux faibles et autres (pour employer le langage de la prospective). Ceci suppose des pratiques de veille approfondies et des consultations d’experts (y compris formalisées, par la méthode Delphi par exemple). Cette connaissance du réel devrait être considérablement enrichie par les « big data ». « La donnée » devrait permettre de suivre avec finesse et précision toutes sortes de comportements à différents niveaux des sociétés, et sur des temps plus ou moins longs. On peut espérer qu’un usage intelligent en sera fait pour la prospective, complétant les emplois manipulateurs qu’on en fait aujourd’hui pour vendre des programmes politiques à des citoyens ou des produits à des consommateurs.
Pour ce qui est de la réalisation des récits, il convient qu’existent ou soient créés des espaces d’expérimentation de tous ordres, où ce qui a été imaginé et suffisamment élaboré puisse être effectivement confronté avec la réalité du terrain : changements de comportements, aménagements des organisations, technologies nouvelles… Ce qui suppose des dispositions administratives incitatives et permissives, des investissements d’envergure éventuellement, et surtout des régimes politiques et idéologiques ouverts, non totalitaires en quelque sorte, qu’ils soient de droite, de gauche, « verts » ou autres, capables de dépasser les peurs ou les certitudes ambiantes… Alors « ce qui marche » se diffusera naturellement… Si ces espaces n’existent pas, le récit doit pouvoir imaginer leur éclosion, sans excès d’utopie.
Puiser dans des connaissances et expérimen-ter concrètement est le propre de la démarche innovatrice. C’est ainsi que le monde évoluera durablement et favorablement, en ayant sans doute revisiter le mot « développement », qui ne sera plus assimilé seulement à l’idée de croissance économique. C’est ainsi que l’on sortira progressivement de l’indécidabilité évoquée plus haut, et de l’ambivalence de la question « plus de futur ? », qui initiait le colloque.

Jean-Éric Aubert

L’article Futur et Prospective : Plus de futur ? Comment (re)construire ensemble des futurs positifs <br> <span style='color:#ff0000;font-size:14px;'>Xe Printemps de la Prospective : présentation et enseignements</span> est apparu en premier sur Alters Média.

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Retour sur le futur ! Les enjeux des réflexions sur le futur pour la prospective ! ../2023/01/20/retour-sur-le-futur/ ../2023/01/20/retour-sur-le-futur/#respond Fri, 20 Jan 2023 18:35:28 +0000 ../?p=876 Sommaire du dossier Futur et Prospective : Dider Raciné, Retour sur le futur ! Jean-Éric Aubert, Plus de futur ? Comment (re)construire ensemble des futurs positifs Carine Dartiguepeyrou, Prospective socioculturelle – L’analyse des tendances de la société par l’évolution des valeurs Jacques Theys, Pour surmonter la « panne du futur », une prospective à réinventer Julien […]

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Sommaire du dossier Futur et Prospective :
  1. Dider Raciné, Retour sur le futur !
  2. Jean-Éric Aubert, Plus de futur ? Comment (re)construire ensemble des futurs positifs
  3. Carine Dartiguepeyrou, Prospective socioculturelle – L’analyse des tendances de la société par l’évolution des valeurs
  4. Jacques Theys, Pour surmonter la « panne du futur », une prospective à réinventer
  5. Julien Dossier, La fresque du bon gouvernement de Sienne
  6. Alice Canabate, L’écologie politique – L’art difficile de se préparer au temps qui vient !
  7. Didier Raciné, Émergences socioculturelles et l’habitabilité de la Terre
  8. Jean-Pierre Seyvos, Acquérir la capacité à s’accorder et à pouvoir « composer avec »
  9. Riel Miller, Repenser la notion de futur, l’apport du Programme Littératie des futurs de l’UNESCO

À l’occasion de ce Dossier sur le 10e « Printemps de la Prospective » de la Société française de prospective (SFdP) dans Alters Média, il est essentiel de poser sur le fond les questions de ce qu’est le futur et de l’anticipation, du rôle, des limites et des enjeux des réflexions à son sujet. Car l’idée que l’on peut avoir du futur, de la notion de futur, ne va pas de soi et surtout a un réel enjeu politique :
• Les visions dominantes actuelles (réduisant le futur à de la planification, centrée sur des buts) oublient les capacités de création et de bifurcation du vivant et des humains, colonisent l’avenir.
• La vision ouverte du futur vise au contraire à libérer notre imaginaire de ces contraintes, aide à lâcher prise sur le passé et à apprécier le sens du présent indépendant du futur, permet de briser l’illusion de pouvoir contrôler l’avenir.
Les réflexions résumées ici n’ont pas été présentées, ni discutées lors du Printemps, c’est pourquoi elles figurent hors dossier.

 

Didier Raciné
Rédacteur en chef d’Alters Média, membre du Think Tank Alters

 

 

 

 

 

 

 

Qu’est-ce que le futur ? Est-il toujours prévisible ? Qu’est-ce que le nouveau, la stratégie, l’anticipation, la prospective ? Que peut-on savoir du futur et que nous apporte la science, l’histoire ?
Voilà une foule de questions que l’on doit se poser si l’on est, comme Alters Média, fortement préoccupé par l’avenir en ce temps très tourmenté. Et dont il est urgent que les prospectivistes débâtent pour poser leur action sur des bases solides : nous y appelons au sein de la SFdP !

 

Que peut-on savoir du futur et que nous apporte l’histoire ?

Le futur et notre propre histoire sont imprévisibles.

Précisément sur l’histoire, que nous dit Michel Serres dont l’un des derniers livres, « Darwin, Bonaparte et le Samaritain, une philosophie de l’Histoire » était une longue réflexion sur le sujet ?
« Notre propre histoire est impré-visible et elle reste sans finalité d’amont vers l’aval : qui peut dire l’avenir d’un groupe, d’une nation, suite à un événement politique…? Alors qu’elle se raconte volontiers d’aval en amont « avec mille apparences de raison et de causes ». Cette absence de finalité, [de déterminisme] est « l’outil de base des savants : si elle existait, personne ne ferait plus de science » (p. 22).
« Considérées à partir de l’amont, les émergences ne sauraient se prévoir, mais vues de l’aval elles peuvent apparaître comme rationnelles, découlant d’une ou plusieurs causes ou plutôt conditions que l’expert découvre comme nécessaires mais qui n’accèdent jamais à la nécessité ».
Le futur et notre propre histoire sont imprévisibles. Seul un regard vers le passé, de l’aval vers l’amont, peut faire apparaître des « causes », ou plutôt des « conditions ». Et Bergson d’ajouter : « le nouveau n’existe pas dans un monde déterministe. C’est parce que le monde n’est pas déterministe, que les bifurcations, le nouveau sont possibles ».

Que peut-on savoir du futur et que nous apporte la science ?

Le nouveau n’existe pas dans un monde déterministe. C’est parce que le monde n’est pas déterministe, que les bifurcations, le nouveau sont possibles.

Mais peut-on répondre : il y a des lois de la nature, on est sûr que le soleil se lèvera demain. La science nous apprend qu’il y a des lois…
Certes, mais comme le précise Bernard Stiegler : « l’homme (le vivant) n’est pas réductible à du calculable et du prévisible. Le nouveau n’a rien à voir avec du calculable » : le monde social et celui du vivant ne sont pas réductibles au monde physique. Et l’on pourrait se poser la question de la nature des lois physiques à la lumière de la mécanique quantique, de la théorie du chaos et des travaux de Gödel sur l’indécidabilité de certaines vérités mathématiques.
Riel Miller appelle à distinguer ainsi très clairement (voir son ouvrage publié par l’UNESCO et son l’interview dans ce dossier) deux types d’anticipations : « anticipation pour le futur » et « anticipation pour l’émergence », les premières étant liées à des éléments calculables et donc prévisibles (le monde physique) et les secondes visant des entités non réductibles à un calcul (le monde humain ou social par exemple). Pour les secondes, on en est réduit à raisonner à partir du passé, d’aval vers l’amont pour chercher des causes ou plutôt des conditions.
Bien sûr, cela permet de rendre plus fiables les anticipations que tout vivant fait naturellement. Et c’est ce que peut apporter la prospective : identifier d’éventuelles tendances évolutives prévisibles et des conditions à certaines évolutions, mais qu’est-ce qui nous dit que les desseins projetés ne seront pas des mirages, remis en cause par des bifurcations imprévisibles ? Les exemples récents ne manquent pas ! Et Bergson de ra-jouter : « l’intelligence est limitée à découper, analyser, prévoir seulement dans la limite de la similitude avec ce qui s’est déjà produit ». L’intelligence artificielle est quantitativement beaucoup plus puissante que l’intelligence humaine, mais elle est de même nature – pratique – et ne nous aidera pas à saisir l’imprévisible nouveauté des choses !

L’homme (le vivant) n’est pas réductible à du calculable et du prévisible. Le nouveau n’a rien à voir avec du calculable : le monde social et celui du vivant ne sont pas réductibles au monde physique.

Bergson nous met en garde d’ailleurs sur : « Le tort des doctrines, – bien rares dans l’histoire de la philosophie, – qui ont su faire une place à l’indétermination et à la liberté dans le monde, est de n’avoir pas vu ce que leur affirmation impliquait.
Quand elles parlaient d’indétermination, de liberté, elles entendaient par indétermination une compétition entre des possibles, par liberté un choix entre les possibles, – comme si la possibilité n’était pas créée par la liberté même ! Comme si toute autre hypothèse, en posant une préexistence idéale du possible au réel, ne réduisait pas le nouveau à n’être qu’un réarrangement d’éléments anciens ! comme si elle (la liberté) ne devait pas être amenée ainsi, tôt ou tard, à le (le nouveau) tenir pour calculable et prévisible ! En acceptant le postulat de la théorie adverse, on introduisait l’ennemi dans la place. Il faut en prendre son parti : c’est le réel qui se fait possible, et non pas le possible qui devient réel. » (Bergson, La pensée et le mouvant, 1946, Chapitre « Le possible et le réel », p. 115.)
Et dans La Pensée et le mouvant (p. 111) : « Au fur et à mesure que la réalité se crée, imprévisible et neuve, son image se réfléchit derrière elle dans le passé indéfini ; elle se trouve ainsi avoir été, de tout temps possible ; mais c’est à ce moment précis qu’elle commence à l’avoir toujours été, et voilà pourquoi je disais que sa possibilité, qui ne précède pas sa réalité, l’aura précédée une fois la réalité apparue. Le possible est donc le mirage du présent dans le passé ».
On croirait lire une description des phénomènes de la mécanique quantique ! Pour Emmanuel Kessler, dans « Bergson notre contemporain » : « le temps du possible c’est le futur antérieur, celui de l’inspecteur des travaux finis ».

 

Et l’on touche là aux enjeux de cette discussion sur le futur !

Faire passer l’humain, la société, le vivant pour du calculable, du déterminé, c’est non seulement nier leur liberté (implicitement, mais en fait aussi d’un point de vue pratique), mais aussi leur créativité. Les collapsologues (qui nient toutes capacités de créativité de la société) comme les « solutionnistes planificateurs et technologiques » s’appuient sur ces idées.

Faire passer l’humain, la société, le vivant pour du calculable, du déterminé, c’est non seulement nier leur liberté (implicitement, mais en fait aussi d’un point de vue pratique), mais aussi leur créativité. Les collapsologues (qui nient toutes capacités de créativité de la société) comme les « solutionnistes planificateurs et technologiques » s’appuient sur ces idées. C’est voir la société comme manipulable, vision que partage les tenants du déterminisme historique et ceux du néolibéralisme. Ils ne veulent pas voir que c’est la société et sa créativité qui est en première ligne.
La variante modélisatrice et la variante catastrophiste sont finalement assez proches : on ne crée pas, on se soumet à un futur déjà déterminé. Dans un cas, la seule issue est « le futur est inscrit dans les données et il ne faut pas sortir du cadre ». Dans l’autre cas, « le futur est écrit, prescrit, on ne peut rien faire ». Or pour résoudre un problème, il faut souvent sortir du cadre où il est posé.

Pour un débat au sein des prospectivistes et des sociétés de prospective

Nous serions rentrés « dans un nouveau monde, le monde VUCA (volatile, incertain, complexe, ambigu) » comme si cette imprévisibilité était nouvelle.

Ces enjeux poussent à ouvrir un débat sur les fondements ontologiques (qu’est-ce que le futur et l’anticipation ?) et épistémologiques (comment peut-on connaître le futur et anticiper ?) du futur et de l’anticipation : des propositions sont ouvertes dans ce Dossier (cf. article de Jacques Theys).
Mais on se trompe en posant que les fondements historiques (Bergson, Serres…) de ces questions sont dépassés et qu’il faudrait les « adapter au changement de futur » actuel. Il faut, au contraire, les développer et les enrichir comme le fait Riel Miller (cf. son article dans le dossier) et beaucoup d’autres. Un tel travail aurait d’ailleurs pour résultat de mettre la prospective en valeur, de développer nos capacités de créativité individuelles et collectives !

Abordons quelques points du débat ouvert dans ce Dossier sur le futur.

1. On pense que « Ce futur va aussi, bien évidemment, être très durablement occupé – certains disent « colonisés » – par les nouvelles technologies numériques ou du vivant qui – avec le climat – constituent le second déterminant majeur de ce que sera le XXIe siècle ». « Le futur serait hypothéqué » : cela est très proche des points de vue des collapsologues et faux, car il y aura toujours création et du vivant et des humains en leur sein. Mais la vision d’un futur comme armoire des possibles, « planificatrice et centrée sur des buts » est en fait une colonisation des esprits et une chape de plomb sur leur capacité créatrice et leur liberté. Pour résoudre un problème, il faut souvent sortir du cadre où il est posé, il faut créer.

2. Dans ce débat, on confond souvent « futur fermé » avec « futur catastrophique » (c’est le sens de no future) ; et « futur ouvert » et avec « futur souhaitable ». Or le futur est toujours ouvert, au sens qu’il n’est pas déterminé, qu’il y a toujours possibilités de bifurcations créatrices ! Il est par-fois calculable, et donc parfois statistiquement défini. S’appuyant sur cette confusion, on propose « d’adapter les fondements du futur au changement de futur » qui serait devenu « désormais duelle – à la fois ouverture et fermeture ».

3. On imagine que nous serions rentrés « dans un nouveau monde, le monde VUCA (volatile, incertain, complexe, ambigu) » comme si cette imprévisibilité était nouvelle et on propose alors « d’Inventer de nouveaux outils pour mieux intégrer l’instabilité radicale du futur, les ruptures et bifurcations brutales, les effets des crises, le monde VUCA… » : mais encore une fois on mélange ce qui pourrait être calculable (dans certaines mesures le monde physique) avec ce qui ne peut l’être (le vivant et le social). Et comme le dit Bergson, la science est faite d’incertitude et la technique ne remplace pas l’humain.

4. On pense parfois que la seconde loi de la thermodynamique et l’accroissement de l’entropie condamne cette ontologie du futur ouvert (puisqu’à terme, il n’y aura que désordre, augmentation de l’entropie) : mais d’une part, augmentation de l’entropie ne signifie pas déterminisme ! la transformation continue de l’infor-mation est à la base de la nouveauté, de la néguentropie ! Et d’autre part, encore une fois ouverture du futur ne veut pas dire futur positif, mais possibilités de bifurcation, de création ! La notion d’entropie ne s’oppose pas à l’ouverture des futurs, mais à terme à sa positivité !

5. « La responsabilité de la prospective serait aussi d’apporter des futurs positifs à opposer aux collapsologues ou aux solutionnistes technologiques, ou face aux déterministes ». Certes, il faut répliquer aux collapsologues et aux solutionnistes technologiques. Mais, premièrement, cela ne signifie pas apporter des futurs positifs ! Il faut en fait montrer qu’ils se soumettent les uns et les autres au déterminisme et abandonnent toute idée de créativité et de liberté du vivant et de la société.

Et, deuxièmement, cela ne se fera pas en construisant un récit « positif », une belle image du futur, mais en travaillant la notion de futur comme ouvert : c’est la seule façon de s’opposer aux collapsologues, aux déterministes prévisionnistes, au solutionnistes technologiques. C’est la notion de création du réel qui est déterminante dans ce débat avec les solutionnistes ou les collapsologues. On ne peut atteindre ce but la création de nouveaux grands récits.

6. Le prospectiviste doit chercher les moteurs de l’évolution comme l’a cherché Serres. Et en déduire les tendances en lutte, lutte dont le résultat définira l’évolution. Ces conflits d’intérêts seront certainement la matrice de l’évolution. En procédant ainsi, il s’appuie sur le passé, il cherche les solutions émergentes, mais aussi il ne masque pas la dimension tragique de la vie et du futur : il lutte contre le déni d’un futur et fait de celui-ci une lutte entre des tendances souhaitables et d’autres totalement opposées. La question n’est donc pas dans la création de nouveaux grands récits, mais plus exactement d’étudier les conditions d’émergence de tendances positives. La notion de veille pour donner un sens aux émergences est sans doute ce que l’on peut faire !

7. Pour certains, « les grands récits ne feront sens que s’ils ont un vrai pouvoir transformateur… Pour cela il faut qu’ils soient crédibles et réalisables ».
Or certains récits ne sont pas du tout crédibles, d’autres n’auraient jamais été crédibles mais ils ont quand même transformé le monde : par exemple, l’attentat du 11 septembre, la découverte de l’Amérique par Colomb, qui aurait pu trouver cela « crédible » ou réaliste. Il y a parfois des nouveautés qui ne peuvent être calculées, et ne sont pas calculables. D’autres qui sont calculables et dont on peut assurer la crédibilité par des calculs.

Certains récits ne sont pas du tout crédibles, d’autres n’auraient jamais été crédibles mais ils ont quand même transformé le monde.

C’est là tout l’enjeu du débat sur la notion de futur : peut-on créer, sortir du cadre ? Si ce n’est qu’un travail de calcul, c’est un travail d’ingénieur et pas besoin de spécialistes (prospectivistes) supplémentaires. Par contre, on peut identifier les grands moteurs du changement par l’analyse à posteriori sur le passé. Mais il ne s’agit là que d’identifier les moteurs du changement et pas sa prévision.
Ce débat souligne l’importance de poser les bases ontologiques et épistémologiques de la notion de futur. C’est parce que les bases sur lesquelles nous nous appuyons sont floues, que les propositions sont-elles mêmes vagues et me semble-t-il peu solides. D’où l’importance aussi de développer, diffuser et défendre ces idées !

Didier Raciné

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Sachons ne pas opposer penser et agir ! Nicolas Imbert directeur exécutif de Green Cross France et Territoires ../2023/01/10/sachons-ne-pas-opposer-penser-et-agir/ ../2023/01/10/sachons-ne-pas-opposer-penser-et-agir/#respond Tue, 10 Jan 2023 16:29:03 +0000 ../?p=862 Dans la situation où l’on doit trouver, sans boussole, ni sans carte, une orientation pour agir face aux conséquences des destructions de la planète par l’humain, un appel à l’action comme le « Plaidoyer pour un monde durable » de Nicolas Imbert a de l’importance. Mais ne faudrait-il pas aussi expliquer pourquoi cinquante ans d’appels à […]

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Dans la situation où l’on doit trouver, sans boussole, ni sans carte, une orientation pour agir face aux conséquences des destructions de la planète par l’humain, un appel à l’action comme le « Plaidoyer pour un monde durable » de Nicolas Imbert a de l’importance.
Mais ne faudrait-il pas aussi expliquer pourquoi cinquante ans d’appels à l’action n’ont pas suffi pour créer un mouvement massif face à ce danger majeur ? Et, sur cette base, définir une orientation nouvelle à ces actions ?
L’anthropocène, on le sait, est né des destructions imposées par l’homme à la planète. Cette situation n’a pas pour origine une querelle de générations, même si Nicolas Imbert a raison d’évoquer cet aspect. Mais il ne faut pas se tromper de diagnostic, cibler la vieille génération au risque de brouiller les cartes.
Le style et le ton de l’ouvrage, concret, direct est à l’image de l’action démultipliée qu’a développée l’auteur à la tête de la partie française de l’ONG Green Cross, fondée il y a 30 ans par Mikhaïl Gorbatchev. Il ouvre une nouvelle Collection « Re-p(e)anser la planète ». Un livre à lire et faire lire !

 

Nicolas Imbert
directeur exécutif
de Green Cross France
et Territoires

 

 

 

 

 

Green Cross fêtera en 2023 ses trente ans d’activité. Son fondateur, Mikhaïl Gorbatchev, est décédé le mois dernier. Peux-tu nous en résumer, dans ses grandes lignes, l’histoire et les axes de travail principaux ? Quelle est la stratégie de Green Cross France ?

Green Cross est une ONG d’un type assez particulier : elle est née au Sommet de la Terre à Rio en 1992, de la volonté de Mikhaïl Gorbatchev et Jacques Yves Cousteau qui y avaient été invités pour modérer les discussions. Ils ont considéré qu’en complément des actions des Etats, il fallait mobiliser la société civile autour de valeurs liées au Climat, identiques à celles de la Croix Rouge dans le domaine du social c’est-à-dire : neutralité par rapport aux institutions, mise en place de réseaux d’acteurs diversifiés, de projets de terrain plus que d’idéologies, développement sur la base de ces projets de plaidoyers nationaux et internationaux. L’action se structure autour de cinq priorités :
•  L’eau, les océans et les littoraux qui constituent un besoin vital et la première priorité à l’échelle de la journée,
•  L’alimentation, l’agriculture et la pèche, respectueuses des écosystèmes, éléments structurants de la vie à l’échelle de la semaine,
•  Les enjeux énergétiques et de sobriété énergétique en considérant les sources de production, les modes de consommation et les capacités de services énergétiques sous le régime des 4 D (décarbonés, diversifiés, déconcentrés, démocratiques),
•  Passer d’une économie linéaire à une économie circulaire,
•  Prévenir les conflits environnementaux pouvant naître autour des ressources minières dans les grands bassins stratégiques, en facilitant les résolutions pacifiques des enjeux inter étatiques sur ces questions.
Quand on voit la nature des dangers du monde actuel, on mesure le caractère visionnaire de ce programme : 30 ans après, cette feuille de route parait toujours plus d’actualité ! Et on mesure aussi les résultats chiffrés de nos actions : 30 bureaux dans le monde, 400 permanents, 18 M€ de budget, de nombreux projets, un réseau de 20 000 personnes invitées ou confrontées à nos actions en France (200 000 dans le Monde). Un réseau constitué, mobilisé, mais des moyens qui restent limités face à l’urgence climatique que l’on vit.

 

Tu es le responsable de Green Cross France Et tu publies ces jours-ci un ouvrage important, « Plaidoyer pour un monde durable », qui est le premier ouvrage d’une collection que tu dirigeras « Re-p(e)anser la planète »
J’ai lu avec un grand intérêt cet ouvrage qui présente de façon précise, large et détaillée les thèmes de la grande transformation que la société mondiale, mais aussi en France, doit réaliser pour éviter les effondrements écologiques, climatiques de notre monde.
Il s’agit d’une approche large : les grands sujets abordés sont par exemple les questions de santé, d’alimentation et d’agriculture, des pollutions (des sols, de l’air, de l’eau), de l’énergie, de nos rapports au vivant, de la biodiversité, des questions d’adaptation, d’atténuation, de résilience face à ces mutations, de cohérence sociale, …
L’analyse est détaillée, précise et sans concessions. On ne peut qu’être d’accord avec beaucoup de ses propositions. Cela constitue un état des lieux des solutions disponibles qu’il est important de mettre en œuvre pour maintenir la planète habitable.
Quel sont, là aussi dans leurs grands traits, les intentions éditoriales, et du Plaidoyer et de la Collection ?

C’est un projet personnel qui veut casser les codes sur de nombreux champs de l’action, redire pourquoi nous sommes dans cette situation d’urgence, présenter une vision systémique et non un regard d’expert utilisant le petit bout de la lorgnette.
Je veux partir de la vie courante, comme piste pour trouver des solutions qui s’appuient sur cette vie du quotidien sur trois choses urgentes : l’alimentation, l’énergie et les modes de vie.
Les droits d’auteurs seront partagés entre Green Cross et moi, mais le livre reste un témoignage, un point de vue et une position personnelle, simple et à hauteur d’humain, de telle sorte que chacun puisse se faire ses propres idées, un ouvrage plus orienté sur l’action que sur le bla bla.
C’est cet esprit que nous voulons donner à la nouvelle collection « Re-p(e)anser la planète » que nous lançons : le titre est voulu et assumé, nous devons prendre soin de la planète, aider à sa régénération, pour léguer aux jeunes générations et aux générations futures une planète sur laquelle il fera bon vivre.

 

Je veux partir de la vie courante, comme piste pour trouver des solutions qui s’appuient sur cette vie du quotidien sur trois choses urgentes : l’alimentation, l’énergie et les modes de vie.

 

Ton ouvrage est un état des lieux des solutions disponibles, un plaidoyer pour l’action : cela est très utile, nécessaire.
Mais pourquoi ces appels ne fonctionnent pas vraiment ? Pourquoi n’y a-t-il pas d’implication massive des populations, absolument nécessaire pour imposer des mesures nécessaires aux milieux dirigeants, pour imposer qu’ils prennent réellement la mesure des enjeux ?
Que faire d’autre ? Telles sont les questions de stratégie générale que nous aimerions discuter avec toi.
Nous arrivons au moment de l’interview de renverser la table ! Le sujet du climat est en effet trop sérieux pour n’être partagé qu’avec les seuls écologistes. Je ne me définis pas forcément comme écologiste : il faut concilier diverses approches, associer gestion des risques et construction de politiques territoriales, de santé, en matière d’alimentation, d’énergie … pour un futur durable. Nous sommes à un moment où nous devons faire le bilan de ce qui ne reviendra jamais (comme l’énergie facile) et sur les nouvelles raisons d’espérer ! Nous sommes au tout début de la route et on n’a pas de carte !

 

Nous sommes au tout début de la route et on n’a pas de carte !

 

Je partage cette position : je constate avec toi que nous n’avons ni la carte, ni la mobilisation des personnes pour ouvrir le chemin d’une route longue et très complexe.
C’est la question que pose Bruno Latour : « Où atterrir ? », c’est-à-dire qu’elle est la meilleure façon pour a) cartographier le territoire, identifier le chemin sur lequel nous devons nous engager et b) comment donner aux populations l’envie et les moyens s’y engager ? Car les deux questions sont tout à fait liées et les réponses ne peuvent venir que des citoyens : « Nul autre que le citoyen n’est en mesure d’explorer et de décrire ce à quoi il est réellement attaché. Et sans cette auto-description, point de compréhension réelle du territoire vécu » (Bruno Latour).
À ce jour, les personnes et leurs collectifs ne sont pas questionnés réellement sur ce qui c’est vital pour elles, et l’on ne cherche pas concrètement avec elles ce qui s’oppose à ces besoins vitaux, et comment y remédier. On se prive ainsi du moyen de les mettre en mouvement pour agir, pour co élaborer et co construire ce monde « où atterrir ? »
Qu’en penses-tu ?
N’est-ce pas dans la tête des personnes et des collectifs que se jouent les transformations ? N’est-ce pas en impliquant les personnes et les collectifs dans une co construction de ce qui est essentiel, voire vital pour eux, que l’on massifiera le mouvement social ? Que l’on permettra à tous ceux qui sont le plus impactés par la mutation de s’orienter et de récupérer leur puissance d’agir ?
Il faut chercher le chemin et la première étape est la co construction démocratique et dans la transparence ; en faisant connaître les enjeux et des pistes de solutions. Le mauvais navigateur dans ce cas regarde en arrière et veut répéter et refaire toujours les mêmes choses. Or, non ! Il faut regarder vers l’avant ! Il n’est pas admissible que lorsque la Convention Citoyenne pour le Climat émet 130 propositions fortes, seules 17 aient été retenues et en fait uniquement 5 mises en œuvre. Il n’est pas acceptable que l’on refuse d’instaurer le contrôle technique aux motos, envoyant ainsi un mauvais signal en matière de pollution et de sécurité, pour ne pas fâcher les motards ! Il n’est pas acceptable que la France ait choisi de subventionner le carburant face à l’augmentation des prix de l’essence (consécutive à la guerre d’agression russe en Ukraine), nous privant ainsi de toute évolution des comportements en matière de décarbonation, alors que l’Espagne (et partiellement l’Allemagne) a préféré rendre le train gratuit pendant 9 mois, facilitant durablement le report modal.
Je n’ai pas choisi de faire un livre moraliste, mais de montrer la réalité, de souligner que nous avons une falaise devant nous et qu’il faut affronter ce moment lucidement.
Il y a un problème de construction des communs et l’écologie politique n’est pas au niveau des enjeux, les partis qu’ils se revendiquent ou non écologistes ne maîtrisent pas encore ce qui permettrait de relever les défis qui sont devant nous !
Il y a quelques années, nous avions des penseurs qui parlaient de décroissance, de découplage, de lutte contre les phénomènes climatiques extrêmes, … Actuellement, il y a absence de cap ! Les partis (y compris écologistes) ne maîtrisent pas l’économie des communs, on a une situation de dissensus au sein de la société, les projets des décideurs divergent de ceux de la base : ainsi, du fait du COVID, a-t-on assisté à un mouvement de population des villes vers les campagnes, renforçant les usages de l’automobile.

 

Il faut chercher le chemin et la première étape est la co construction démocratique et dans la transparence ; en faisant connaître les enjeux et des pistes de solutions.

 

Comment obtenir l’adhésion massive des populations ? Je reviens sur cette question :
En proposant cette démarche, Bruno Latour, voulait renouveler dans les conditions de notre époque l’expérience des « Cahiers de doléances » de la révolution française. Le Collectif « Où atterrir ? » que soutient concrètement Alters Média, mène concrètement ce type de démarche sur plusieurs espaces.
Quelle stratégie adopter pour faire en sorte que les populations massivement s’impliquent dans le mouvement de transformation sociale que tu appelles de tes vœux ?
Il est en effet important de bien poser les problèmes : je rejoins la dynamique de co construction, telle que proposée par Latour. Elle est essentielle : la gauche, le monde libéral, mais aussi la droite nationaliste sur les questions de territoires, travaillent tous sur le long terme pour trouver des solutions.
L’angle du livre est d’impliquer les gens, mais la co construction est gangrenée par la présence de retraités qui ont autorité sur tout. Il faudrait une nouvelle forme de vote : donner aux personnes autant de voix qu’ils ont de dizaine d’années à vivre ! Cela permettrait de répondre à la situation de blocage, où la jeunesse ne se reconnait plus du tout. Cette situation risque de provoquer des violences du fait de l’incompréhension des dirigeants, de l’acharnement dans l’inaction climatique et au bénéfice de quelques-uns.
Car nous constatons une fracture générationnelle, renforcée par le poids électoral des vieux qui, à la différence des jeunes, votent massivement. Il faut faire à ce sujet un profond aggiornamento et se dire les choses. La génération de 68 a pratiqué un triple hold up :
•  Hold up générationnel : la génération d’après-guerre fait tout, par ces modes de capitalisation et de consommation, pour ne pas repartager le pouvoir, ni le faire circuler. Les écarts de revenus entre retraités et jeunes explosent (il fallait 10 ans de travail à l’ancienne génération pour avoir une maison ; de nos jours 30 ans).
•  Hold up géographique : « En maintenant le reste du monde sous domination économique et idéologique, ils ont bâti, par leurs actions et leur mode de vie, un réseau d’esclavage moderne à leur service exclusif ».
•  Hold up diplomatique : l’idéologie de croissance, l’absence de gestion qualitative de celle-ci, conduisent à développer un imaginaire du vivre ensemble (chacun son pavillon de banlieue, avec SUV, loisirs à la Disney, …) qui ne correspond absolument pas à ce qui serait résilient.
La stabilité n’est plus assurée, on voit des scientifiques qui rentrent en rébellion, et qui ayant épuisé les possibilités de la discussion, prônent la désobéissance civile. La cohésion sociale n’est plus assurée et on entend le préfet de Police de Paris, le préfet Lallement, parler de « camp contre camp ».

 

Nous cherchons à mettre en place des projets sur des territoires pilotes (et notamment en Nouvelle Calédonie) qui aident à construire la résilience écologique concrètement, à faire émerger des solutions correspondant à la situation

 

Tu mets l’accent à de nombreuses reprises sur la dimension générationnelle de ce hold up. Je pense que c’est erroné, que ce n’est pas vraiment le cœur du problème, et que c’est se tromper de cible.
Ce qui est en cause c’est, selon moi, la recherche systématique de la productivité, de la performance, du profit qui est la cause de ces inégalités. Le productivisme, le consumérisme, la financiarisation de l’économie, la transformation de toutes les activités humaines en marchandise, l’absence de régulation qui permettrait réellement de maîtriser ces effets pervers ont conduit à cette situation de pré effondrement social et environnemental.
Cette évolution d’une société égoïste n’est pas mon propos. La cause de l’échec est cette génération qui conduit la société depuis une vingtaine d’année. Je plaide dans mon livre pour que soit laissé à la génération actuellement montante les leviers de la société, pour mettre en place d’autres priorités, d’autres choix structurants, un autre mode de rapport à la vie et notamment au travail. Orienter le combat pour construire une société alternative ne peut aboutir : ces utopies seront toujours minoritaires. Nous cherchons à mettre en place des projets sur des territoires pilotes (et notamment en Nouvelle Calédonie) qui aident à construire la résilience écologique concrètement, à faire émerger des solutions correspondant à lasituation, sans prétendre changer tous les problèmes du Monde. Je constate une évolution de la Doxa économique : dans les années 90 – 2000, les économistes construisaient des modèles basés sur des visions idéales sociétales et sociales. Actuellement les économistes sont plus axés sur les questions du partage de la rareté dans un monde fini, de la préservation de la vivabilité. Avec des personnalités aussi diverses que Bertrand Badré, Esther Duflo, Gaël Giraud, Pascal Petit, on voit émerger une économie de l’inclusion, de réponse aux urgences, qui passe par le retour en grâce de la gestion des communs.
J’ai beaucoup de respect pour le travail de René Dumont, Bruno Latour, Henry David Thoreau, le Pape François et son encyclique Laudato Si, les éclairages du Dalaï Lama et de Matthieu Ricard, mais également pour que l’on redécouvre Léo Lagrange, promoteur des réseaux de la jeunesse, des colonies de vacances, ainsi que Louis Guilloux qui avec la Maison du Peuple préfigurait une forme de société résiliente, sobre et heureuse. Je me suis beaucoup inspiré de divers penseurs. Mais j’ai voulu faire un livre en phase avec son temps, un livre court, à portée d’humain, pas un essai ni une thèse.

 

Propos recueillis par Didier Raciné, Rédacteur en chef d’Alters Média

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