Graeber a-t-il été un inspirateur dans ces recherches ? De quelle manière ?
J’ai tellement travaillé sur l’œuvre de Graeber avec ce doctorant que je connais bien maintenant son travail. Sa disparition a suscité beaucoup de réactions médiatiques, mais son œuvre a aussi une dimension académique à honorer ou à discuter. Comme je suis moi-même dans un laboratoire pluridisciplinaire, j’avais envie de mettre l’accent sur cet aspect. Et puis, à son décès, j’ai voulu en faire quelque chose, d’autant plus que c’est quelqu’un dont l’œuvre est vraiment particulière
Qu’est-ce qui vous a conduit à vous intéresser à lui ?
De plus de nos jours, on a besoin d’une pensée positive : son idée qu’il a existé dans l’histoire des civilisations et dans les interstices même du système social actuel des formes d’organisations véritablement démocratiques et tournées vers ce qui appelle la fabrication des êtres humains est très encourageante à l’opposé de l’idée qu’il n’y aurait pas d’alternatives.
Il s’intéresse à des institutions humaines qui sont cruciales, au cœur de nos problèmes actuels : la monnaie, la dette, le sens du travail, la question de la liberté, de la démocratie et qui concernent à la fois les sciences politiques, l’économie, la sociologie du travail, la sociologie des mouvements sociaux, puisqu’il y était lui-même très impliqué, et l’anthropologie bien sûr qui était sa discipline de rattachement institutionnel.
La seconde partie porte sur des grandes thématiques développées par Graeber, comme la question du travail, des mouvements sociaux, de la dette et de la monnaie ; du capitalisme et du pouvoir, de l’anarchisme et la liberté. Chacune de ces thématiques est présentée, discutée ou utilisée par des chercheurs de différents domaines des sciences sociales, incluant aussi des historiens et des philosophes.
The Bulls and Bears in the Market William Holbrook Beard
Une approche iconoclaste en matière de démocratie
Sans rentrer dans toute la profondeur du raisonnement de Graeber, qui témoigne cependant du lien qu’il pouvait faire entre l’économie, l’analyse des comportements humains et la politique, pouvez-vous présenter ces raisons ?
Le texte aborde la question suivante : pourquoi les individus issus des classes populaires votent-ils pour la droite, voire l’extrême droite, aux États-Unis ? Graeber souligne que, dans les sciences qui étudient le comportement humain — notamment l’économie —, on suppose souvent que les individus agissent selon leurs intérêts économiques. Or, selon lui, les choix électoraux reposent davantage sur des valeurs. Le Parti démocrate incarne aujourd’hui des valeurs perçues comme éloignées des classes populaires (liées à une forme d’élitisme culturel et intellectuel), tandis que le Parti républicain met en avant des valeurs plus accessibles et familières : la famille traditionnelle, la religion et le patriotisme.
Son approche des comportements humains dépasse l’opposition binaire entre égoïsme et altruisme. Par exemple, on cherche à gagner de l’argent, mais on le fait d’abord pour ses enfants, et puis si on devient très riche, pour défendre des causes humanitaires. Il soutient que les comportements altruistes peuvent exister au sein de l’économie de marché et qu’ils en sont même une condition nécessaire à l’efficacité.
Ce qui est intéressant chez lui, c’est qu’il n’hésite pas à s’emparer de grandes questions. À une époque où les sciences sociales se montrent plutôt modestes — elles s’intéressent à des objets limités, de manière très prudente —, on n’est plus dans l’élan théorique des années 1970. Né dans les années 1960, il a été porté par les grandes ambitions intellectuelles de cette période. Cela l’amène à réfléchir au comportement humain, qu’il ne réduit pas aux seuls intérêts matériels, mais qu’il relie aussi à un ensemble de valeurs.
L’originalité de son explication, c’est de montrer que les valeurs portées par les partis sociaux-démocrates — la culture, l’art, l’intellectualité, les métiers du savoir — ne sont plus accessibles aux classes populaires. La mobilité sociale est bloquée : ces classes n’imaginent plus que leurs enfants puissent devenir artistes, professeurs d’université, journalistes ou même travailler dans une ONG.
Ces partis se sont aussi centrés sur la défense des valeurs d’émancipation et les questions d’identité aux dépens de la question sociale. Là encore, les classes populaires, notamment ouvrières ou blanches ne s’y reconnaissent pas.
En revanche, les partis de droite ou républicains ont aussi des valeurs mais beaucoup plus accessibles pour les classes populaires, en particulier dans la société américaine : le patriotisme, la religion, la famille, l’armée, constituent des débouchés d’action pour faire quelque chose de plus grand que soi, comme le dit Graeber.
Vous développez alors une présentation très nourrie et claire de la théorie de Graeber sur « les trois formes de transactions fondamentales coexistant dans toutes les sociétés, en suscitant des logiques fluides : le communisme ordinaire, (...) l’échange « marchand » guidé par le principe d’équivalence (...), la relation hiérarchique ».
Pouvez-vous la résumer ? Voyez-vous là un élément majeur de la pensée de Graeber ?
Il s’inspire beaucoup de Marcel Mauss, notamment autour de la question du don. On en revient à cette interrogation classique : sommes-nous égoïstes ou altruistes ?
De grandes philosophies sociales partent de l’idée que l’être humain est fondamentalement altruiste, d’autres qu’il est d’abord égoïste. Ces deux points de départ mènent à des visions très différentes de l’organisation sociale, et aussi à une normativité différente. L’idée centrale, développée par David Graeber, c’est qu’en réalité, nous ne sommes ni entièrement altruistes ni entièrement égoïstes. Nous disposons plutôt d’une palette de comportements, que nous mobilisons selon les circonstances. À l’échelle individuelle, par exemple, nos relations peuvent être hiérarchiques ou égalitaires selon qu’il s’agit de proches ou non. Selon les contextes, nous pouvons être des « salopards » ou au contraire des personnes d’une grande générosité.
L’expression de communisme ordinaire, que Graeber emploie, a d’ailleurs un certain panache3. Elle a beaucoup résonné, car elle ne renvoie pas du tout à la question de la propriété, mais à cette forme de générosité spontanée, sans attente de retour. Dans certaines situations – face au danger, à l’urgence – il nous arrive d’agir de manière profondément altruiste envers un parfait inconnu. Et d’une certaine manière, même le capitalisme repose sur cette logique d’entraide. Sans cette coopération quotidienne, présente par exemple au sein des entreprises, le système ne pourrait tout simplement pas fonctionner. C’est aussi cette dimension d’entraide qui rend les choses utiles, efficaces, et qui permet à la société de tenir.
En tant qu’anthropologue, il a observé des formes de démocratie dans l’histoire des sociétés, mais aussi à l’intérieur même de la société capitaliste, et il défend que ça peut fonctionner. Et sa thèse est que ce n’est pas en renversant le système qu’on pourra s’en sortir et arriver à des formes d’organisation beaucoup plus humaines, mais c’est en multipliant et en coalisant en quelque sorte à différentes échelles ces formes d’organisation horizontale et démocratique.
Dans son livre La démocratie aux marges4 Graeber montre, arguments à l’appui, que « le concept de démocratie n’est pas intrinsèquement occidental », qu’il n’a pas éclot uniquement en Grèce comme l’affirment les occidentaux, mais dans de nombreuses autres sociétés, notamment en Amérique du Nord.
David Graeber, dans les Dialogues avec un Sauvage5 et dans Au commencement était... souligne que « la démocratie n’est pas une forme de gouvernement - une façon spécifique de mettre en œuvre l’appareil d’Etat, (...) que la démocratie n’a rien à voir avec l’élection de représentants » ; mais qu’elle est « une forme de gouvernance, un mode d’auto-organisation collectif6 » .
N’est-ce pas là un exemple typique de la pensée iconoclaste de Graeber ? Que d’aucun peuvent contester, mais qui demande des travaux de recherche et qui ouvre un vrai débat sur la nature de la démocratie ?
The Great Depression ©Universal History Archive
Une épistémologie réaliste
« Le recours à l’ordre de la conversation contribue à défétichiser le texte, à le rapporter à ses conditions matérielles, sociales et situées de production et à lui restituer son agentivité concrète dans la société où il prend corps8 » souligne Jean Christophe Goddard dans une interview pour Alters Média.
Pouvez-vous expliciter quelques points de cette épistémologie et philosophie réaliste que vous dégagez dans votre introduction ?
Il défend une idée forte : la connaissance ne se construit pas seulement depuis le haut, depuis les experts, mais aussi à partir de l’expérience vécue des acteurs. Autrement dit, ceux qui vivent les situations doivent participer à leur propre compréhension. C’est ce qu’on peut appeler une forme de démocratie épistémique. Et cette idée a des implications très concrètes : elle suppose une autre manière de produire du savoir, en partant de la subjectivité, de ce que les gens disent et ressentent dans leur travail.
L’exemple des Bullshit Jobs illustre bien cette approche. Graeber s’appuie sur des témoignages pour montrer que, dans beaucoup d’organisations, notamment dans les grandes bureaucraties publiques ou privées, il existe des emplois qualifiés, souvent bien payés, mais vécus comme vides de sens.
Son geste est original, parce qu’il déplace le regard : on parle souvent du sens du travail à propos des emplois précaires, alors que lui s’intéresse à des postes considérés comme stables et valorisés. Mais cette méthode — partir du vécu, du ressenti — a été très discutée. Beaucoup de sociologues lui ont reproché de ne pas s’appuyer sur des données statistiques. Certains ont même cherché à tester sa thèse empiriquement et n’ont pas retrouvé les mêmes résultats. Pourtant, les centaines de témoignages reçus montrent autre chose : la force d’une approche où la parole des acteurs devient une source légitime de connaissance. Et c’est là, au fond, que se joue le vrai enjeu épistémologique de son travail.
Dans un autre texte, Un « tournant ontologique » illusoire. Réponse à Eduardo Viveiros de Castro9, Graeber se positionne face au tournant ontologique et plus spécialement face à la pensée de Viveiros de Castro à ce sujet.
Viveiros de Castro a reproché à David Graeber de conserver, malgré lui, un regard « surplombant » sur les croyances non occidentales : dans un texte sur la magie malgache, Graeber écrivait qu’il serait « exagéré de dire que les fétiches provoquent vraiment la foudre ». Pour Viveiros de Castro, ce genre de remarque trahit une conception occidentale du vrai et du faux, qui empêche de reconnaître pleinement d’autres ontologies. Mais Graeber se situe ailleurs : son ontologie est dite réaliste. Il estime qu’il existe une réalité commune à tous les humains, même si chacun la perçoit et l’interprète différemment. Ce réalisme s’accompagne d’un relativisme théorique : aucune théorie, aucune culture, aucune cosmologie ne peut prétendre à une vérité totale. Pour lui, l’anthropologie doit reconnaître à la fois la pluralité des points de vue et les limites de toute connaissance.
Il était pour le pluralisme, au contraire. Il est né dans les années 60, et je pense qu’il avait une pensée qui ressemblait à celle des années 70 et moins à celle des années 90. La question sociale était au centre de sa vision du monde, ce qui rejoint la question du vote de la classe ouvrière blanche. ll faut ajouter le ton humoristique qui rend aussi ses textes un peu singuliers selon les canons académiques.
David Graeber
Le lien avec l’écologie
Néanmoins Anna Céline Sommerfeld montre que Graeber ne se désintéressait pas de ce sujet, mais là aussi il l’abordait sous l’angle de « la liberté comme inhérent à la nature du cosmos » : « si la vie est une capacité d’agir, et que le jeu représente l’expression la plus haute de la liberté en tant qu’action exercée pour elle-même, alors le principe sous-jacent de la liberté peut, en théorie, être reformulé à chaque niveau du monde naturel et physique comme l’actualisation par un être de ses capacités ou potentiels les plus complexes indépendamment de toute réalité extérieure »
David Graeber a-t-il travaillé sur ce thème ?
C’est aussi dans cet esprit qu’il défendait le revenu universel. Il reconnaissait que certains profiteraient du système pour ne rien faire, mais il pensait que la plupart des gens auraient envie d’agir autrement — de s’investir dans des activités non marchandes, utiles socialement ou écologiquement.
Et puis, il y a une autre manière d’utiliser Graeber pour penser l’écologie. Par exemple, la chercheuse Anna-Cécile Sommerfeld s’appuie sur lui pour étudier notre rapport aux plantes et aux semences. Dans certaines sociétés asiatiques, on parle du « riz-enfant » : les graines sont vues comme ses propres enfants. Elle relie aussi ça à la notion de care, ce que Graeber appelle « l’économie humaine » : une économie tournée vers la fabrication et l’entretien de la vie, vers le soin des êtres vivants.





