La crise sanitaire du coronavirus et le confinement qui en a résulté nous ont révélé le
danger qu’il peut y avoir à étendre nos activités humaines aux dépens des forêts et à
réduire les espaces naturels. La rencontre de la chauve-souris et du pangolin, qui serait à
l’origine de l’épidémie actuelle, est sans doute une conséquence de la réduction des espaces
naturels. L’habitat des espèces sauvages se trouve réduit et l’homme s’en rapproche toujours
davantage. Cette crise nous rappelle qu’il faut cesser les déforestations et donc renoncer
aux formes d’agriculture « intensives », qui ont toujours besoin de plus grandes extensions
aux dépens des dernières forêts denses de l’Amazonie, du Congo, de Chine et d’Asie du
Sud-Est.
Le manque de masques, de médicaments, de respirateurs dans les premiers moments de
l’épidémie a souligné aussi l’importance de pouvoir s’assurer localement de la fabrication
des produits de première nécessité sans avoir à dépendre de l’extérieur. Nous aurions pu
connaître des tensions bien plus terribles dans le domaine de l’alimentation ; mais, fort
heureusement, nous avons eu la chance que cette crise soit intervenue à un moment où les
stocks mondiaux de céréales étaient élevés. À l’inverse de ce qui s’était produit en 2008,
il n’y a pas eu de perspective de pénurie à l’échelle mondiale et donc pas de spéculation
sur les marchés à terme.
Tableau de l’insécurité alimentaire et de ses causes
Mais le confinement dans un très grand nombre de pays a occasionné un tel chômage et de
telles difficultés logistiques que le nombre de personnes qui durent souffrir de la faim et
de la malnutrition s’est considérablement accru, par manque de pouvoir d’achat. Alors même
que des produits comestibles continuaient d’être vendus à des fabriques d’aliments pour
bétail et des entreprises d’agrocarburants, bien plus solvables que les gens mal nourris[1]. La sécurité alimentaire ne pourra donc être assurée au plus grand
nombre d’humains que si l’on parvient à réduire les écarts de revenus à l’échelle mondiale
et à relocaliser les productions vivrières de première nécessité à proximité des lieux de
consommation sans avoir à dépendre d’importations en provenance de pays lointains. Ce qui
n’exclut pas la constitution de stocks de sécurité pour se prémunir contre toute
spéculation.
La sécurité alimentaire ne pourra donc être assurée que
si l’on parvient à réduire les écarts de revenus à l’échelle mondiale et à relocaliser
les productions vivrières à proximité des lieux de consommation.
Les populations les plus pauvres de la planète qui ne parviennent toujours
pas à acheter ou produire par elles-mêmes suffisamment de nourriture sont pour les
deux tiers des paysans du Sud qui, travaillant encore à la main, ne parviennent
pas à résister à la concurrence des grandes exploitations agricoles moto-mécanisées du Nord,
de l’Argentine ou du Brésil, dont la productivité du travail est plus de deux cents fois
supérieure à la leur. Le dernier tiers est constitué de familles qui ont
quitté prématurément la campagne, faute d’y être restées compétitives, et qui ont donc
rejoint les bidonvilles des grandes cités sans pouvoir trouver dans celles-ci les
emplois espérés.
La pauvreté des campagnes alimente un exode rural de plus en plus massif, alors même que les
industries les plus modernes ne procurent que de trop rares emplois. Sauf exception, les
phénomènes de délinquance et d’insécurité qui résultent de la paupérisation et du chômage
dans les villes n’incitent guère les entrepreneurs à y investir des capitaux et y créer des
emplois. Nombreux sont alors les paysans qui optent pour migrer vers les dernières forêts
primaires du monde et y défricher gratuitement de nouveaux terrains, au risque de mettre en
péril des pans entiers de la biodiversité mondiale. Quant aux plus « fortunés » qui
parviennent à payer des « passeurs » et tentent tant bien que mal de migrer clandestinement
vers le Nord, ils risquent d’être brutalement refoulés et d’être à l’origine de fortes
tensions internationales, car la circulation des personnes sur le marché mondial n’est pas
aussi « libre » que celle des marchandises ou des capitaux.
La question alimentaire ne sera donc finalement résolue
que si les paysanneries du Sud parviennent à sortir de leur pauvreté en augmentant leur
productivité et leurs revenus.
La question alimentaire ne sera donc finalement résolue que si les paysanneries du Sud
parviennent à sortir de leur pauvreté en augmentant leur productivité et leurs revenus, de
façon à pouvoir produire ou acquérir suffisamment de nourriture, acheter les autres biens de
consommation de première nécessité et acquérir les équipements les plus favorables à la mise
en œuvre de systèmes de culture et d’élevage durables dans leurs unités de production.
Les nations du Sud les plus déficitaires vont devoir retrouver au plus vite leur
souveraineté alimentaire sans avoir recours abondamment à des intrants importés
(semences hybrides, engrais de synthèse, produits phytosanitaires, etc.). Les pays
excédentaires seraient bien inspirés, quant à eux, de moins exporter de denrées bas de gamme
(céréales à peine panifiables, poulets de quarante jours, poudre de lait, etc.) vers les
pays du Sud et de produire bien mieux, aux moindres coûts sanitaires et environnementaux.
Il existe des solutions techniques durables adaptées au Sud
Fort heureusement, d’un point de vue strictement technique, il existe d’ores et déjà des
systèmes de production agricole capables d’accroître les productions à l’hectare, tant dans
les pays du Sud que ceux du Nord, sans coût majeur en énergie fossile ni recours exagéré aux
engrais de synthèse et produits phytosanitaires.
Il existe des systèmes de production agricole capables
d’accroître les productions à l’hectare, sans coût majeur en énergie fossile ni recours
exagéré aux engrais de synthèse et produits phytosanitaires.
Ces systèmes de production qui relèvent de l’agroécologie reposent sur la gestion en circuit
court des cycles du carbone, de l’azote et des éléments minéraux : couverture maximale des
sols par la biomasse végétale pour les besoins de la photosynthèse, association de l’élevage
à l’agriculture, utilisation des résidus de culture pour l’affouragement des animaux,
recours aux déjections animales pour la fabrication du fumier et des composts destinés à la
fertilisation des sols, intégration de légumineuses dans les rotations de façon à utiliser
l’azote de l’air pour la synthèse des protéines et la fertilisation des sols, remontée
biologique des minéraux issus de la désagrégation des roches mères vers les couches arables,
implantation ou maintien d’arbres d’ombrage ou de haies vives pour protéger les cultures des
grands vents et héberger de nombreux insectes pollinisateurs, utilisation de bois raméaux
fragmentés pour l’implantation de mycorhizes, régulation des cycles de reproduction des
insectes ravageurs, maintien d’une grande biodiversité domestique et spontanée, etc.
Ils ne doivent surtout pas être qualifiés d’« extensifs » dans la mesure où ils font souvent
un usage intensif des ressources naturelles renouvelables (l’énergie lumineuse, le carbone
et l’azote de l’air, les eaux pluviales, etc.) et n’excluent pas l’obtention de rendements
élevés à l’hectare. Mais ils font par contre un usage très limité des ressources non
renouvelables (énergie fossile, eaux souterraines, mines de phosphate, etc.) et des intrants
chimiques (engrais de synthèse, produits phytosanitaires, antibiotiques, etc.).
Ces systèmes exigent par ailleurs un travail plus intense et plus soigné
que ceux inspirés de l’actuelle production agroindustrielle et peuvent donc être à
l’origine de la création de nombreux emplois, pour peu que les aides accordées
aux agriculteurs soient accordées préférentiellement aux paysans qui s’engagent à les mettre
en œuvre, plutôt que de favoriser l’agrandissement inconsidéré d’exploitations
surdimensionnées. Ces systèmes intensifs en travail sont particulièrement intéressants
lorsque prévalent des situations de chômage chronique, avec un coût d’opportunité de la
force de travail proche de zéro pour l’ensemble de la collectivité[2],
quitte à envisager parfois la transformation des produits et sous-produits au sein même des
exploitations ou au plus près des fermes, avec une attention particulière aux moyens
d’éviter les pertes post-récolte ou post abattage.
Et en France ?
Dans des pays comme la France, le but n’est pas de produire davantage de ce dont nous sommes
devenus excédentaires, mais de produire mieux, à de moindres coûts sanitaires et
environnementaux. Il nous faut réduire nos exportations à vil prix de produits bas de gamme
vers les pays du Sud : nos blés qui ruinent les producteurs de mil et de sorgho, notre
poudre de lait qui met à mal les élevages laitiers du Sénégal ou d’ailleurs, les poulets bas
de gamme qui concurrencent leurs basses-cours, etc. Certes, la pratique en France d’une
agriculture diversifiée et résiliente inspirée de l’agroécologie se traduirait dans un
premier temps par une baisse des rendements car nos écosystèmes ont été déjà fortement
détériorés à cause des pesticides et des engrais de synthèse. L’humus a été détruit ; les
coccinelles et les abeilles ne jouent plus leur rôle de lutte contre les pucerons pour les
premières et de pollinisation pour les secondes. Il nous faut donc pouvoir en premier lieu
rétablir la fertilité de nos agroécosystèmes. Mais à terme, la valeur ajoutée à l’hectare va
pouvoir progresser avec de surcroît une diminution des dégâts sanitaires et environnementaux
hérités de notre agriculture industrielle.
Dans des pays comme la France, le but n’est pas de
produire davantage de ce dont nous sommes devenus excédentaires, mais de produire mieux.
Marc Dufumier
[1] On considère que pour nourrir correctement l’ensemble de
l’humanité, il faudrait une production annuelle d’environ 200 kilogrammes de céréales par
habitant ou leur équivalent en racines, tubercules, et autres plantes amylacées. Or la
production mondiale est d’ores et déjà de 330 kilogrammes.
[2] L’agriculture est l’un des secteurs d’activités où les prix du
marché intérieur reflètent le plus mal les coûts d’opportunités des ressources ne pouvant
pas faire l’objet de transactions internationales (main-d’œuvre, terrains, eaux
souterraines, etc.).
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