Sortir de la crise, aider à la relance économique et sociale, évidemment ! Mais pour
aller où, dans quelle direction ? Comment penser le rebond face à la crise, et
simultanément anticiper sur les mutations globales, le changement climatique, la
transition écologique et sanitaire ?
Alters Média veut présenter les expériences de plusieurs Régions, dans ses
prochains numéros. La Région Normandie ouvre cette série à travers l’interview de sa
Vice-Présidente : ce rebond sera d’abord territorial, conduit dans les Régions, conçu
collectivement, réalisé sur les territoires par les entreprises et les collectivités
locales.
Nous vivons une des plus graves crises de l’après-guerre.
Le rebond doit-il essentiellement consister en des mesures financières de
soutien traditionnel à l’économie ? Ou doit-il aussi anticiper sur les risques
présents et à venir et s’engager localement dans un Plan de reconstruction guidé par
la stratégie Nationale Bas Carbone adoptée par la France et l’Europe
?
La crise liée à la pandémie de COVID-19 révèle combien nos sociétés contemporaines sont
fragiles et exposées aux crises sanitaires et plus globalement aux crises
environnementales qui vont s’intensifier dans les années à venir. Cette crise montre
toute l’importance des démarches d’anticipation et de prospective qui permettent
d’envisager même l’impensable… Au niveau des territoires, et notamment d’une
collectivité régionale, cette crise de la COVID-19 met aussi l’accent sur l’importance
de la maîtrise des risques quels qu’ils soient : environnementaux, industriels,
cyber…
Concernant la transition écologique, la lutte contre le changement climatique et
l’adaptation de nos modèles de vie, de production et de consommation constituent
aujourd’hui des enjeux majeurs que nous devons tous, qu’elle que soit notre position,
notre activité, intégrer dans nos décisions et nos comportements du quotidien. Force est
de constater que le changement climatique est déjà à l’œuvre en Normandie avec notamment
sur le littoral un recul du trait de côte qui atteint déjà de l’ordre de 4m/an dans
certaines zones particulièrement exposées, avec aussi une hausse du niveau de la mer qui
pourrait atteindre 1m à l’horizon 2100. Les scénarios nous incitent à prévoir et
anticiper à moyen et long terme des relocalisations d’activités et de zones
résidentielles ou des déplacements d’ouvrages vulnérables. Sous l’impulsion de la
Région, collectivités et décideurs doivent s’organiser pour trouver des réponses et
faire face aux défis des prochaines décennies.
Ce GIEC normand, élaboré sur le modèle de son homologue international que j’ai souhaité mettre en place, vise à fournir des estimations fiables pour 9 grands domaines.
Les travaux du GIEC Normand, créé en décembre 2019, montrent les impacts du changement
climatique en Normandie, et notamment dans les domaines de la biodiversité (évolution
des zones de répartition géographique des espèces, réduction de certaines espèces en
lien avec les changements des chaînes trophiques), mais également de la santé (arrivée
en France et en Normandie de nouveaux virus ou maladies liés à la migration d’espèces
hôtes telles que le moustique, arrivée de la chenille processionnaire). Ainsi ce GIEC
normand, élaboré sur le modèle de son homologue international et que j’ai souhaité
mettre en place, vise à fournir des estimations fiables des prospectives climatiques
adaptées à la Normandie. L’état des connaissances les plus récentes sur les conséquences
du changement climatique a déjà été dressé pour 9 grands domaines (climat, eau,
littoral, biodiversité, agriculture-sols, pêche-conchyliculture, air, santé,
territoires-habitat-mobilité).
Les objectifs que nous nous sommes fixés sont de 3 ordres : (i) informer et sensibiliser
les décideurs, les populations et les acteurs du territoire, (ii) faire évoluer les
politiques publiques et privées, massifier l’action pour lutter contre le changement
climatique et s’y adapter et (iii) réfléchir collectivement sur les mesures
d’atténuation et d’adaptation les mieux adaptées à notre territoire. Il s’agit bien de
permettre, dès 2021, aux acteurs et activités normands d’être plus résilients vis-à-vis
du changement climatique. …).
L’économie circulaire fait aussi partie des priorités régionales. La Normandie fut la
première région à mettre en œuvre son Plan régional de prévention et de gestion des
déchets, voté en octobre 2018. Mieux trier pour mieux recycler, mieux produire, mieux
consommer, mieux mobiliser les acteurs, tels sont les 4 engagements de la Stratégie
régionale pour l’économie circulaire en Normandie. Depuis quatre ans, l’instance de
pilotage inédite mise en place en Normandie par la Région aux côtés de l’État et de
l’ADEME œuvre à cette transition. La Région Normandie se doit à présent d’articuler les
orientations de sa feuille de route avec les moyens conférés par le Plan de relance et
les futures programmations européennes. Il s’agit là d’une opportunité historique
susceptible d’amplifier le mouvement engagé depuis 2016.
Dotée d’un référentiel unique et partagé en faveur de l’économie circulaire, le défi
pour la Normandie réside aujourd’hui dans sa capacité à aiguiller autant que possible
les financements inscrits dans le plan France Relance vers ses entreprises et ses
territoires, à faciliter leur accès aux mesures en faveur de l’économie circulaire, à
favoriser la remontée des projets pour atteindre à la fois les objectifs croisés du plan
France Relance et de sa feuille de route Économie Circulaire, à identifier et soutenir
les projets non couverts par le plan France Relance
La Région mettra en route en 2021 un plan de mobilisation dédié qui s’appuiera sur les
outils et solutions déployés depuis 4 années, à savoir la communauté Normandie Économie
Circulaire composée d’une quinzaine de réseaux d’acteurs œuvrant collectivement au
développement de l’économie circulaire dans des domaines multiples (écoconstruction,
écologie industrielle, économie de la fonctionnalité, réparation, réemploi des objets et
des matériaux, lutte contre le gaspillage alimentaire…), la plateforme collaborative
NECI réunissant déjà plus de 700 membres, les travaux du laboratoire d’idées visant à
rapprocher acteurs économiques et enseignants-chercheurs en lien avec l’Agence Normande
du Développement Durable.
En matière d’énergies renouvelables, la Région soutient financièrement les projets et a
structuré leur développement en fédérant l’ensemble des partenaires sectoriels, des
services de l’État et de l’ADEME à la Chambre Régionale d’Agriculture ou des
associations telles que Biomasse Normandie. Cette approche a été mise en place pour les
énergies à potentiel comme le bois énergie, la méthanisation, l’hydrogène ou les
énergies marines renouvelables. Les résultats sont là ! La Normandie est la première
région française pour les énergies marines renouvelables avec un quatrième parc en
projet et une filière industrielle en place. Le nombre de projets de méthanisation est
sur une très forte dynamique depuis 3 ans !
Concernant la rénovation énergétique, la Région encourage depuis plusieurs années la
rénovation performante des logements et des bâtiments publics. Le plan Normandie
Bâtiments Durables, doté de 100 millions d’euros de crédits régionaux et européens sur
la période 2016-2021, a permis de soutenir la rénovation basse consommation de près de
15 000 logements et de mettre en place un écosystème spécifique d’acteurs. En parallèle,
un dispositif chèque éco-énergie a été lancé en 2016 pour favoriser la massification de
la rénovation énergétique des maisons individuelles. Pour cela la Région soutient la
rénovation BBC et la rénovation compatible BBC des habitations.
La crise du COVID-19 révèle le caractère vital de l’Intelligence Économique pour notre pays et nos territoires.
La Région a été pionnière pour lancer un Plan concernant le développement de
l’intelligence Économique Territoriale. Il a été repris au niveau national par des
Régions françaises pour la compétitivité des entreprises et des
territoires.
Pouvez-vous nous en présenter les grandes lignes ?
Un évènement comme la crise du COVID-19 révèle le caractère vital de l’Intelligence
Économique pour notre pays et nos territoires, et notamment dans ses dimensions
anticipation et prospective. L’Intelligence Économique s’appuie sur des modes de pensée
articulant trois groupes d’actions : Anticiper, Influencer et Se Protéger. Elle repose
donc sur les trois familles d’expertises opérationnelles que sont la veille, l’influence
et la sécurité économique. L’objectif premier de l’Intelligence Économique Territoriale
(IET) est de consolider et d’optimiser les atouts de tout acteur d’un territoire. Le
défi est d’autant plus grand que derrière l’IET, ses discours, ses vocabulaires, ses
pratiques, ses méthodologies et ses outils se cachent des enjeux politiques au sens
strict du terme : la maîtrise du destin des collectivités humaines qui vivent sur nos
territoires.
L’IET recouvre une culture, des méthodes et des outils pour les Régions dans leur rôle
de chef de file du développement économique, rôle qui leur a été conféré avec la loi 7
août 2015 dite de Nouvelle Organisation du Territoire de la République (NOTRe), avec une
compétence exclusive pour définir des orientations en matière de développement
économique sur leurs territoires, attribuer des aides directes et définir les régimes
d’aides aux entreprises.
Dans son Schéma Régional de Développement Économique des Entreprises, d’Innovation et
d’Internationalisation (SRDEEII), approuvé fin 2016, la Normandie a pleinement intégré
les démarches et les outils d’Intelligence Économique. A été créée en interne au sein de
la Direction de l’Économie de la Région une Mission « Stratégie Prospective Intelligence
Économique ». À noter que la Région Normandie pilote, depuis 2018, un groupe de travail
spécifique sur l’Intelligence Économique Territoriale permettant notamment de partager
des pratiques inspirantes menées dans les territoires¹. L’Intelligence Économique est un
concept inclusif visant à préparer nos territoires à la résilience et aux grandes
transitions.
Le 4 mai 2020, la Région a lancé la Mission de dynamisation de l’industrie en
Normandie. L’un des objectifs annoncés étaient de passer d’une mondialisation
effrénée à une Méga régionalisation, de croiser les stratégies de filières en place,
l’Intelligence Économique Territoriale et le rôle des Pôles de compétitivité.
Quelle stratégie industrielle en résulte-t-il ?
L’effet de la crise sanitaire s’est fait durement sentir à tous les niveaux, mais on
peut identifier chez nous 2 facteurs aggravants, liés paradoxalement à nos principaux
atouts structurels. Le premier, c’est notre spécialisation industrielle, notamment dans
la filière automobile : l’industrie représente 22,9 % du PIB normand soit 10 points de
plus qu’ à l’échelon national, ce qui nous rend plus vulnérables que d’autres lorsque
l’activité mondiale est quasiment à l’arrêt ; le second, c’est l’importance du tourisme
sous toutes ses formes, qu’il s’agisse des courts séjours, du tourisme international ou
du tourisme résidentiel, même si celui-ci nous permettra sans doute de rebondir plus
vite, là bien sûr où il est présent.
Normandie Relance est une feuille de route, un travail systématique d’identification d’opportunités industrielles.
La Région a mis en place le Plan Normandie Relance, aboutissement d’un processus
d’analyse et de concertation sur la situation économique et sociale de la Normandie, au
sortir de la période du 1er confinement. Ce travail a permis d’aboutir à une stratégie
d’actions opérationnelles qui répondent aux enjeux régionaux qui se posent de manière
plus pressante encore dans ce contexte. Après avoir répondu aux urgences du moment et
agi sur le court et moyen termes, il est aujourd’hui essentiel d’intégrer les enjeux de
demain en jetant les bases d’un « autre modèle », plus inclusif, plus conscient des
défis environnementaux et énergétiques. C’est bien la conduite de cette nouvelle donne
industrielle qu’il convient, avec l’ensemble des acteurs régionaux, d’accélérer en
accompagnant, toujours davantage, les transitions numériques, énergétiques et
écologiques des entreprises et des territoires.
Le principe de résilience est devenu un concept clé. Ces enjeux sont de 3 natures :
d’une part faire face à l’urgence, d’autre part assurer les conditions d’une reprise
dynamique et inclusive sur le long terme, enfin accélérer la transformation de nos
entreprises et de notre territoire.
Normandie Relance n’est donc pas un simple plan mais une feuille de route, un ordre de
mobilisation et de mouvement. Au-delà de ces mesures structurelles, un travail
systématique d’identification d’opportunités industrielles est mené. La période est
propice à de type de démarches tant ce qui semblait être immuable en termes
d’organisation industrielle pour certains groupes apparaît maintenant avoir été remis en
cause. C’est le cas pour la Normandie où les initiatives régionales des derniers mois
ont permis à de nombreux projets d’émerger. Qu’ils soient dans les domaines des
protéines végétales, de l’industrie pharmaceutique, de l’automobile, du BTP, du
recyclage plastique ou de la flaconnerie, les projets se développent et sont soutenus.
L’ensemble des projets en cours ou à venir représente un potentiel d’environ 1 milliard
d’euros d’investissement en Normandie.
La Région Normandie a souhaité dans le cadre de la future Stratégie de spécialisation intelligente consacrer un domaine de spécialisation émergent, à “faire de la Normandie un territoire résilient en matière de maîtrise des risques”.
Le risque dans la période actuelle, serait de dissocier le court, le moyen et le
long terme. C’est pourquoi il convient de bien faire la différence entre les
réponses et réactions immédiates et urgentes pour aider les entreprises, et la
vision stratégique, qui est une vision d’anticipation, exigeant du recul et de la
réflexion.
Comment cette action s’articule-t-elle avec la maîtrise globale des risques
?
Le sujet de la maîtrise et de la gestion des risques sous toutes leurs formes est un
sujet majeur pour la Région Normandie. Je veux parler notamment du risque industriel :
on recense en Normandie 86 sites SEVESO (dont 49 SEVESO seuil haut) et 21 plans de
prévention des risques technologiques. L’incendie majeur qui s’est produit en septembre
2019 sur les sites de Lubrizol et Normandie Logistique à Rouen constitue un événement
exceptionnel.
Autre sujet d’actualité, la cybersécurité est plus que jamais un défi majeur et
systémique pour toutes les organisations. Avec une ambition forte et des objectifs
clairs, je souhaite faire de la cybersécurité un outil stratégique au service des
acteurs du territoire.
La crise actuelle met en lumière l’importance des notions de sécurité globale et de
résilience à construire collectivement dans les territoires. La Région Normandie a
souhaité dans le cadre de la future Stratégie de spécialisation intelligente (S3)
2021-2027, consacrer un domaine de spécialisation émergent, à « faire de la Normandie un
territoire résilient en matière de maîtrise des risques ».
La Région a lancé un Plan hydrogène. Quels sont ses objectifs, ses grandes lignes
et ses résultats attendus ?
Le plan Normandie hydrogène adopté en 2018 capitalise sur des décennies de production et
de consommation d’hydrogène et sur la position de pionnier de la Région sur la mobilité
hydrogène depuis 2016 via le projet EAS-HyMob, premier projet de maillage territorial
régional en stations de recharge et flottes de véhicules en France.
La Normandie est pionnière dans le développement de cette filière sur son territoire.
Près d’un tiers de la consommation nationale d’hydrogène se fait en Normandie, en
particulier dans le secteur de la pétrochimie ainsi que sur le site d’essai d’Ariane
Group à Vernon (27). Souhaitant capitaliser sur ce potentiel, la Région Normandie entend
déployer ce plan hydrogène avec un double objectif : accélérer la transition énergétique
normande et la décarbonation de l’économie et constituer une filière industrielle
d’avenir créatrice d’emplois en Normandie.
Puisse l’intelligence collective nous y aider : c’est en se regroupant, en mettant en commun nos idées, nos compétences, nos talents, que nous sommes susceptibles d’être plus résilients, et donc plus forts.
En conclusion, quels sont vos vœux pour la Normandie pour l’année 2021 ?
La pandémie de la COVID-19 a montré la fragilité de notre économie face à ce type de
crise sanitaire et rappelé l’impasse dans laquelle nous conduit notre modèle de
développement linéaire. Le besoin d’accélérer la transition écologique apparaît
aujourd’hui indispensable, tel que le montrent les travaux du GIEC Normand.
La crise sanitaire révèle aussi, qu’il n’existe selon moi, qu’un principe de bonne
gouvernance : la subsidiarité. Autrement dit, on ne transfère à l’échelon supérieur que
les responsabilités non assumables par l’échelon inférieur. Plus on choisit la
proximité, plus on gagne en efficacité en même temps qu’en démocratie. Sans oublier une
dimension essentielle : l’expérimentation, afin de prendre les décisions au plus près
des citoyens et de l’intérêt commun. C’est ainsi que j’ai indiqué, dans le cadre de la
« mission Chaussade » relative à l’évaluation des capacités de traitement des déchets en
France à l’horizon 2040, que la Région Normandie était prête à mener une expérimentation
dans ce cadre. Ce serait une première en France.
Les grandes transitions à venir vont nous obliger à inventer de nouveaux modèles pour
nos territoires. Puisse l’intelligence collective nous y aider : c’est en se regroupant,
en mettant en commun nos idées, nos compétences, nos talents, que nous sommes
susceptibles d’être plus résilients, et donc plus forts.
¹ Ces travaux ont abouti à la publication en avril 2020 d’un livrable, véritable Vademecum des bonnes pratiques de l’Intelligence Économique dans les territoires, intitulé « L’Intelligence Économique Territoriale : une ambition des Régions françaises pour la compétitivité des entreprises et des territoires » (disponible en téléchargement sur le site de Régions de France).