La dynamique d’une ville de taille intermédiaire, comme Laval, vivante, industrielle et innovante, est riche d’enseignements sur les besoins d’autonomie des territoires pleins de projets, pleinement conscients des enjeux actuels dans les domaines du lien avec la Nature, du développement économique équilibré et qualitatif, de projets culturels forts.
Nouveau Maire d’une ville à taille humaine dynamique, pouvez-vous nous présenter
la ligne générale de votre projet, sa philosophie générale et ses
orientations ?
La philosophie de notre projet pour la ville embrasse les transitions à venir du XXIe
siècle, celles sur lesquelles on doit travailler pour laisser aux générations futures un
avenir. Ça passe bien sûr par une transition environnementale et une transition en
termes de solidarité, avec toujours plus de justice sociale donnant sa place à chacun
dans la ville de Laval. C’est aussi une transition commerciale puisqu’on a toujours des
commerces fragiles, une transition des mobilités (permettre à chacun de choisir sa
mobilité : piéton, vélo, transports publics ou individuels) et une transition urbaine
(paysages, manière de construire, matériaux utilisés). Je crois que la politique
municipale participe pleinement de tous ces enjeux-là et est actrice de cette
transformation attendue. Je pourrais aussi parler de la transition numérique. Elle est
importante et doit être accompagnée pour que toutes les transitions offrent un horizon
qui soit positif pour les Lavallois et les administrés et soient gage de qualité de vie.
Vous portez des projets forts, notamment un aménagement de la gare TGV, la
rénovation d’un cœur de ville, la transformation de certains quartiers… Comment
illustrent-ils votre philosophie ?
On ancre la philosophie générale à la réalité. Une politique municipale, c’est une
politique du quotidien, c’est très concret. Plusieurs outils sont à notre disposition.
Par exemple : deux zones d’aménagement concertée (ZAC) : une autour de la gare, qui va
être un poumon économique parce que directement liée à la LGV menant à Paris en 1h10, et
une avec une forte ambition environnementale dans un nouveau quartier qui s’appelle le
quartier Ferrié, qui est une ancienne caserne militaire en cours de réhabilitation. On a
aussi le projet de transformation du centre-ville avec au cœur la place du 11-Novembre.
Cette place, c’est la place centrale de la ville, située devant l’Hôtel de ville, qui
est pour l’instant un vaste rond-point avec un parking au milieu. Il est donc plus que
temps d’en faire un espace qualitatif, apaisé en termes de mobilités, où on décentre la
voiture, en la faisant cohabiter avec les vélos et les transports publics. Cette
place-là a été un sujet central de la campagne ; elle est le reflet de l’ambition qu’on
a pour Laval. C’est un espace de convivialité (halles gourmandes), une aire urbaine
qu’on retrouve, mais aussi une place qui s’ouvre sur la Mayenne, qui traverse Laval, et
ses quais.
Cette ouverture sur la Mayenne, c’est aussi une ouverture sur la nature. C’est
indispensable de penser la nature comme vraiment incluse dans la ville et non extérieure
à elle. Au-delà de ça, c’est une ouverture économique.
Voici les grands projets. Mais le maire répond aux problèmes du quotidien. Il doit faire
pour tout le monde. Donc c’est très important aussi que le développement d’un quartier
ne se fasse pas au détriment des autres. C’est pour ça que j’ai beaucoup mis l’accent en
début de mandat sur les quartiers prioritaires de la ville. J’ai signé une tribune avec
une centaine de maires pour demander qu’un milliard du Plan de relance soit redirigé
vers les quartiers prioritaires de la ville. Dès cette année, on va investir plus d’un
million et demi d’euros pour la rénovation du quartier Saint-Nicolas, qui est un des
quartiers prioritaires les plus défavorisés (le 3e quartier défavorisé du Pays de la
Loire). Il y a besoin de les rénover d’un point de vue architectural, mais aussi d’y
apporter de la vie, des endroits où l’on puisse consommer, se divertir, bénéficier
d’animations culturelles, faire du sport, et pourquoi pas y travailler et en aucun cas
des dortoirs. Il me semble qu’il faut, quand on est maire, assurer un développement
équilibré, et j’y serai très vigilant, pour assurer un développement pour toute la
ville.
Y a-t-il des entreprises fortes à Laval sur lesquelles vous pouvez vous appuyer
pour assurer le dynamisme de votre territoire ?
La Mayenne est une terre d’entrepreneurs familiaux, résilients. On a effectivement des
marques fortes. La plus connue est Lactalis, avec la famille Besnier. On a le leader
européen de la carrosserie automobile, qui est Gruau, des membres de la famille Bouygues
qui a monté GYS, le leader européen de tous les appareils à soudage. On est une
agglomération très industrielle. On a entre 22 et 25 % de l’industrie, ce qui fait qu’on
est spécialement orientés vers l’industrie.
Vous évoquiez le Plan de relance ; à quoi pourrait-il servir
exactement ?
Le Plan de relance doit aider à corriger les inégalités qui se creusent, corriger une
politique qui n’a pas produit ses effets par le passé. Cela pourrait être un formidable
outil de redistribution et de rééquilibrage territorial de solidarité. Il doit prendre
en compte que les collectivités locales sont en première ligne dans la relance
territoriale, économique, environnementale et sociale. Les collectivités représentent
70 % des investissements civils en France, et les mairies assurent des actions du
quotidien, notamment à travers l’action sociale (CCAS – Centre Communal d’Action
Sociale). Donc c’est important qu’on soit considérés. Vu du maire que je suis, qui subit
un millefeuille territorial et administratif, ce n’est pas toujours facile de s’y
repérer, même s’il y a de la bonne volonté de tous les acteurs. Ce qu’on attend, c’est
une clarification de comment le Plan de relance va se déployer véritablement chez nous.
Pour l’instant, on n’a pas touché un euro du Plan de relance. Il y a plein d’annonces,
et beaucoup d’entre elles sont directement orientées vers les entreprises. En ce qui
concerne les collectivités, il y a des centaines d’appels à projet, ce qui crée une mise
en concurrence des territoires pas forcément très saine… On attend concrètement son
déploiement sur le territoire pour accompagner les projets.
Les maires deviennent un contre-pouvoir, et, justement, on veut être force de proposition voire de contre-propositions… et on est finalement dépendants des appels à projets de l’État et de la relance de l’État.
Nous sommes dans un pays centralisé, un pays où il y a une concordance des temps entre la présidentielle et les législatives, où il n’y a plus de cumul des mandats… Donc les maires deviennent un contre-pouvoir, et, justement, on veut être force de proposition voire de contre-propositions afin d’affiner ce que pourrait faire le gouvernement. Il faudra qu’on se pose la question, institutionnellement, du pouvoir qu’on donne aux collectivités locales et de l’autonomie financière qui en découle, parce que, pour l’instant, le pouvoir et les finances sont trop centralisés. Cela ne nous laisse pas de marges de manœuvre pour mener à bien nos projets, et on est finalement dépendants des appels à projets de l’État et de la relance de l’État. Cette crise doit aussi poser des questions institutionnelles sur les rapports de pouvoir, les rapports financiers, les modes d’organisation de notre pays. L’État central doit faire confiance aux collectivités locales.
Le Plan de relance peut-il être un outil pour rebondir et aller plus loin, même si on est
dans une période de crise pour laquelle les dettes existent ?
La relance est une opportunité, me semble-t-il, pour apporter des réponses et faire des
choses auxquelles on ne pensait pas avant. C’est ça qui est intéressant dans une crise ;
il faut en tirer les leçons tout de suite et ne pas repartir sur des pratiques d’antan –
même si c’est plus facile à dire qu’à faire… De mon côté, j’ai mis en place des
conférences de relance avec les acteurs économiques. Pendant trois soirées plus une
matinée, j’ai rencontré les acteurs économiques : commerçants, artisans, agriculteurs,
puis la filière bâtiments et transports. J’ai aussi rencontré la filière industrielle
(agroalimentaire et industrie lourde) et enfin les entreprises liées au numérique. En
effet, un Plan de relance doit partir de ceux qui font l’activité économique. C’est donc
avec ces forces vives qu’on a dialogué, et on s’est rendu compte que de les écouter –
pour une fois que le politique écoute plutôt qu’il ne parle –, c’est très riche. Ils se
sont déjà rassemblés, ce qui a permis de faire des connexions entre entrepreneurs et
entreprises, et les élus se nourrissent des échanges pour apporter des réponses
adaptées.
Je suis vraiment un promoteur de la croissance qualitative. Il faut sortir du quantitatif permanent, du PIB, des indicateurs assez classiques qui nous ont menés dans toutes ces crises, à la fois financières, sanitaire et environnementales.
Cette crise sanitaire doit également permettre d’accélérer la réponse à l’urgence sociale et environnementale. L’ambition que nous devons porter est la réduction des inégalités, davantage de justice sociale et la prise en compte du risque du réchauffement climatique. Là, il faut des réponses fortes : avec une vraie transition, une ambition politique pour répondre à ces défis. Je suis vraiment un promoteur de la croissance qualitative. Il faut sortir du quantitatif permanent, du PIB, des indicateurs assez classiques qui nous ont menés dans toutes ces crises, à la fois financières, sanitaire et environnementales, avec des perturbations intensifiées demain. Demandons-nous quelle est la qualité de vie de demain, comment on la préserve, et orienter les indicateurs et notre croissance vers cet objectif. Une croissance de la qualité qui recorrèle généralement le prix et la valeur économique avec la valeur environnementale et sociale de notre action. Je crois qu’en tant que collectivité, en tant qu’élu politique, on a ce rôle de faire recorréler ce monde économique avec les réalités politiques. C’est la survie de l’humanité et la réponse au grand défi de nos organisations humaines qui sont en jeu.
D’où l’intérêt aussi pour vous de stimuler la dimension innovation, la dimension
technologique, et j’ai vu que vous aviez effectivement cet hôtel d’entreprises, le
salon sur le virtuel, l’appartenance au réseau French Tech…
Tout à fait. Il y a un écosystème d’innovations technologiques intéressant, avec un
domaine de spécialisation qui est la réalité virtuelle et la réalité augmentée. C’est la
vision d’un de mes prédécesseurs, François d’Aubert, qui a d’ailleurs été Secrétaire
d’État à la Recherche (2004-2005) et voulait spécialiser Laval là-dessus alors que
c’était le début d’Internet et des nouvelles technologies de l’information et de la
communication. Aujourd’hui, on a le Laval Virtual, un festival organisé chaque année qui
attire le monde entier. Il s’est fait de manière dématérialisée via un monde virtuel
pendant le confinement. L’écosystème, à la fois universitaire et entrepreneurial est
plutôt innovant même s’il faut sans doute l’élargir encore. Quand on parle de réalité
numérique et de réalité virtuelle, il faut toucher au numérique, aux données, donc à
l’intelligence artificielle (ou augmentée d’ailleurs), ce qui pose la question de
l’éthique et de la souveraineté de ces données. Ce sont des champs qu’il faudra
développer. Cet écosystème numérique très spécialisé doit maintenant irriguer le
territoire, qu’il soit au service des entreprises du territoire.
Une grosse partie de la relance se fera, me semble-t-il, par les cultures car les cultures sont une manière de se raccrocher au monde, de s’émanciper, de sortir de son quotidien.
Il y a aussi un projet culturel : j’ai vu que vous développiez un
conservatoire.
Laval accueillera en 2022 l’un des plus grands conservatoires de France. Une grosse
partie de la relance se fera, me semble-t-il, par les cultures – je n’aime pas
l’expression « la culture », les cultures sont plurielles – car les cultures sont une
manière de se raccrocher au monde, de s’émanciper, de sortir de son quotidien. Il faut
une politique forte de relance pour recréer du lien. Cette politique passe par la
création, ensuite la diffusion et, bien sûr, la pratique culturelle ; ce sont un peu les
trois piliers d’une politique culturelle. La construction du conservatoire va y
participer en ayant notamment des aspects très bénéfiques pour les jeunes. On va
également postuler au label « Capitale française de la culture » pour 2022. À ce sujet,
je rappelle que Laval, au-delà d’être un palindrome, est la ville de naissance du
Douanier Rousseau, homme illustre connu internationalement. On est aussi la ville de
naissance du poète Alfred Jarry et on a la spécificité d’être en avance sur les arts
numériques. On a un festival qui s’appelle Recto VRso, qui met à l’honneur la réalité
virtuelle dans le monde numérique. On va axer notre candidature justement sur ce qui
fait la singularité de Laval. Il y a une vraie ambition culturelle à Laval qui a été
portée année après année et mandat après mandat, quels que soient les prédécesseurs. Je
compte l’amplifier pour faire rayonner Laval.