Dans le monde en plein bouleversement (changement climatique, transformation numérique, changement technologique comme le véhicule autonome, développement des inégalités sociales, crise sanitaire…), l’assurance est à l’un de ses tournants. La MACIF a une histoire spécifique, ouverte sur l’économie sociale et solidaire, sur des pratiques collectives et préventives face aux risques systémiques.
Pouvez-vous nous indiquer comment la MACIF veut se positionner au plan
stratégique ? Quelles sont vos raisons d’être ? Quelles sont vos cibles
prioritaires ?
Depuis soixante ans, la MACIF est une mutuelle d’assurance, citoyenne et engagée, dont
le projet économique sert avant tout le projet humain. Ce qui signifie que depuis notre
origine, nous déployons nos activités de protection dans une dimension solidaire. Le
projet initial, qui est d’ailleurs toujours d’actualité, était de rendre accessible nos
solutions au plus grand nombre en proposant cette démocratisation, cet accès très
étendu, sans exclusion, aux services de l’assurance, dans le contexte consumériste d’il
y a 60 ans.
En tant que mutuelle, sans actionnaire à rémunérer, nous réinvestissons la valeur créée,
nos résultats, au service de nos sociétaires. Cela se traduit notamment par la mise en
place de dispositifs de solidarité que nous sommes en capacité de leur proposer. La
Prestation Solidarité Chômage est par exemple un dispositif unique qui permet aux
sociétaires en situation de perte d’emploi de continuer à se protéger avec une prise en
charge pouvant aller jusqu’à 99 % selon les cas de figure. Nous sommes le seul assureur
en France à le proposer. Cette solidarité se traduit également par des actions de
terrain, portées par nos élus, en proximité directe avec nos assurés, notamment en
matière de prévention (sécurité routière, gestion budgétaire, nutrition…). La fidélité
de nos sociétaires est la récompense de ces efforts (le turn over est de 3 %, soit trois
fois moins que chez les assureurs traditionnels et 4 à 5 fois moins que dans les
Banques).
En outre, la Macif est un partenaire historique de l’ESS et c’est d’ailleurs ce qui
caractérise les mutuelles comme la nôtre. Nous y renforçons chaque année notre soutien
et notre présence, dernièrement par exemple, avec la création d’un fonds
d’accompagnement et de financement dédié aux structures de l’ESS.
À l’occasion de nos 60 ans, nous avons décidé d’enclencher une démarche inédite en
France pour formaliser notre raison d’être : « Protéger le présent et permettre l’avenir
». Nous avons mené une grande consultation auprès de nos 15 000 parties prenantes
(sociétaires, délégués et collaborateurs). Cette démarche fait directement écho à la
conviction du groupe Macif : mobiliser l’intelligence collective, donner la parole à
chacun pour construire ensemble l’avenir.
Nous mettons ainsi l’accent sur le temps long, sur l’anticipation, pour assurer la
sécurisation des trajectoires individuelles, tout en prenant en compte les risques
systémiques de notre époque : le changement climatique, les pandémies et la crise
sanitaire, les risques cyber. Face à ces risques nouveaux, touchant toute la société,
face auxquels tout le secteur de l’assurance peut être mis en faillite, il faut inventer
de nouvelles solutions, mettre en œuvre de la prévention collective. Sur la couverture
de ce type de risque, le raisonnement en écosystème est fondamental, reliant les parties
prenantes, les associatifs, les réassureurs, mais aussi les pouvoirs publics, l’État
étant le réassureur en dernier ressort.
Quelle est de ce fait votre stratégie ?
La MACIF touche 5 millions et demi de sociétaires. Nous sommes l’assureur de la famille,
du particulier. Dans les années 1960, les grands assureurs et les banques
s’intéressaient surtout aux chefs d’entreprise. Nous avons voulu être au cœur de la
société française, ce qui implique :
– de se donner la capacité d’être accompagnateur des sociétaires, c’est-à-dire de
développer une relation humaine, bienveillante avec nos sociétaires et pas uniquement
contractuelles ;
– Dans une optique de symétrie dans l’attention portée aux assurés, il faut également
donner aux salariés les moyens pour bien accompagner : l’intérêt du salarié et celui du
client ne s’opposent pas, ils sont liés. Le client est fidèle parce que le salarié est
fidèle : à la MACIF le taux de départ est faible (1 à 2 % par an) et le salarié reste en
moyenne 14 ans.
– D’être engagés dans de grandes causes sociétales comme la cause environnementale.
C’est la matière première de l’assureur. À l’image des sécheresses actuellement de plus
en plus importantes, qui peuvent pénaliser la vie des propriétaires de maisons sur une
longue période de 5 à 10 ans. L’assureur se doit de prévenir d’une part, et d’autre part
de couvrir l’extrême par des assurances de qualité.
Quels engagements concernant le climat ?
En tant qu’assureur, nous utilisons trois leviers :
– l’encouragement de comportements plus responsables à travers la tarification de
produits d’assurance « vertueux » : l’usage du photovoltaïque, le véhicule propre…
– l’investissement (30 Milliards d’€ par an). Dans les années 1990, nous avons été une
des entreprises pionnière en matière d’ISR en orientant nos investissements vers des
critères vertueux ;
– la contribution à la création de labels et à la mise en place au niveau européen, de
la Taxonomie verte (une spécification de la qualité d’investissements « verts »).
Quel devrait être le rôle du monde de l’assurance vis-à-vis du changement
climatique ?
L’assureur doit faire le lien entre le vécu des assurés et les phénomènes qu’il
n’anticipe ou ne voit pas forcément (comme les phénomènes sociaux). Il se positionne
comme accompagnateur vis-à-vis des risques, stimulant des comportements de précaution,
de sécurité, de prévoyance. Mais son rôle majeur, c’est d’être préventeur, vis-à-vis de
ces risques systémiques, ce que les pouvoirs publics ont du mal à faire. À mon sens, ce
rôle de prévention doit être mené en étroite collaboration avec les tissus associatifs
locaux.
Il se positionne comme accompagnateur vis-à-vis des risques… Mais son rôle majeur, c’est d’être préventeur, vis-à-vis de ces risques systémiques, ce que les pouvoirs publics ont du mal à faire.
Pour revenir sur la notion de risque systémique, le système privé à lui seul ne peut assumer et faire face à de tels risques. À titre d’exemple, le régime CatNat fonctionne bien car il est porté par un écosystème large (assureurs privés, réassureurs, pouvoirs publics…). Suite à la crise sanitaire, des propositions ont été faites pour constituer un fonds collectif permettant de faire face à ce risque (CatEx). Elles n’ont pas été rejetées, mais différées. Il faut en effet se laisser le temps de constituer les réserves pour faire face à ce type de dépenses et de renforcer la réflexion sur la nature de ce risque. Nous ne sommes pas pessimistes : l’idée est lancée et nous devons créer les ressorts collectifs de prévoyance permettant de faire face à de telles nouvelles menaces sanitaires. Une fois de plus, la solution à mon sens réside dans le collectif.
Quel est votre rapport au territoire ?
Ce lien est essentiel et fait partie intégrante de notre histoire : nous sommes nés sur
le territoire niortais. Au cours de son développement, la MACIF s’est aussi implantée
dans des villes moyennes afin d’en faire de véritables bassins d’emplois (Laval, Agen,
Clermont-Ferrand…). Actuellement, sur les 10 000 salariés, 3000 sont à Niort, 500 à
Paris, et le reste est réparti partout en France.
En complément, également répartis sur l’ensemble du territoire, nos élus – représentant
de nos sociétaires – jouent un rôle fondamental dans l’animation de la relation avec nos
assurés. Ils ont effet en charge le déploiement d’actions de prévention et la remontée
de leurs besoins.
Ce sont eux qui font vivre notre différence mutualiste au quotidien !
Vous êtes très engagés dans des projets technologiques (par exemple le véhicule
autonome). Pourquoi ?
Notre motivation est double :
– En tant que 1er assureur automobile en nombre de contrats en France, la question de la
mobilité est centrale d’autant qu’elle est étroitement liée aux problématiques d’emploi
et de solidarité. Mais c’est aussi une question tout à fait évolutive. Il y a 60 ans, le
point clé était d’avoir un véhicule individuel. Et l’assurance a accompagné cela en
offrant une couverture accessible. Puis est venu le besoin de véhicule propre, sûr et
prochainement viendra celui de véhicule de plus en plus autonome.
Il y a 4 à 5 ans on pensait que le basculement se ferait rapidement et au niveau du
véhicule individuel. Mais la complexité des usages a très vite modifié cette
perspective. On observe tout d’abord le développement d’usages de véhicules autonomes
collectifs qui rouleront au milieu d’un ensemble de véhicules non autonomes, ce qui
complexifie le problème de la responsabilité en cas d’accident : est-elle celle du
véhicule autonome, celle de son fabricant, de son occupant, du conducteur du véhicule
conduit… ? L’assureur comprend peu à peu que la couverture qu’il aura à apporter sera
sans doute élargie, continue.
Notre approche n’est pas défensive dans ce phénomène qui transformera nos métiers. Notre
conviction est que si demain, le véhicule autonome partagé permet de redonner de la
mobilité à ceux qui en sont privés, de partager un bien, d’avoir un impact moindre sur
l’environnement et de remettre de la vie et de l’activité dans les centres villes, alors
ce sera une réelle avancée positive pour la société.
La Fondation MACIF a donc lancé de nouveaux modes d’accompagnement et d’investissement et a créé un nouveau modèle d’Économie Sociale et Solidaire de demain.
Dans cette dynamique, la MACIF a d’ailleurs rejoint dès 2018 le Movin’On Lab,
(Think&Do tank créé par Michelin) avant d’y lancer sa communauté d’intérêt dédiée au
véhicule autonome. Une communauté aujourd’hui composée de 11 entreprises, qui se
réunissent autour d’une même volonté : favoriser l’émergence d’une mobilité inclusive et
durable.
Nous voulons donc comprendre pour mieux anticiper car même si l’on ne connait pas
vraiment les usages du véhicule autonome, 70 % des Français déclarent avoir une attitude
positive à leur égard. On verra sans doute des véhicules partagés, qui permettront le
désenclavement de territoires, des solutions pour des personnes à mobilité réduite… Mais
il est certain que la bascule sera progressive.2115
La technologie permet d’ores et déjà d’automatiser certaines tâches du métier de
l’assurance. Ne craignez-vous pas que cela conduise à des
licenciements ?
Le jugement doit être nuancé : les révolutions technologiques ont conduit au changement
des métiers, mais pas à leur disparition (comme par exemple le cas du téléphone).
L’automatisation de certaines tâches fournira au contraire plus de temps aux
collaborateurs pour mieux accompagner les clients. Les promesses des technologies c’est
au contraire d’augmenter l’autonomie des salariés. Il y a par ailleurs des choses que
l’on ne fait pas (ou pas facilement) et que les technologies nous permettront de
réaliser : la lutte pour détecter les fraudes est maintenant assurée par des outils
d’Intelligence artificielle, qui offre des capacités que nous n’aurions pas autrement.
Le traitement des mails ou des questionnaires est un autre exemple. On ne remplace pas
le salarié, mais on l’aide à faire mieux son métier, et en gagnant du temps et en se
concentrant sur des missions à valeur ajoutée. En 60 ans, la MACIF a vu beaucoup de
transformations technologiques, mais a toujours pérennisé et développé ses emplois.
Mais pour tous ces changements l’exigence d’éthique est
fondamentale ?
Oui, c’est fondamental ! Par exemple, les sondages portant sur les professions à qui on
confierait volontiers ses données, placent en premières positions les assureurs avec les
pouvoirs publics. Notre modèle économique n’est pas construit sur la vente de données
privées comme les GAFA. La question de la sécurité informatique est évidemment
essentielle, et va nous différencier. Nous nous positionnons comme des accompagnateurs,
des tiers de confiance y compris en matière de sécurité informatique et de données.
Qu’en est-il de la Fondation MACIF ?
Nous avons été la première société d’assurance en France à créer une fondation
d’entreprise, dès 1993 c’est-à-dire au lendemain de la Loi autorisant ce statut.
L’essentiel pour nous est que celle-ci soit en complémentarité avec la MACIF !
Ainsi, la Fondation d’entreprise MACIF soutient des projets d’intérêt général qui
apportent des réponses nouvelles à des besoins sociaux non couverts : plus de 2 000
structures ont été soutenues en 27 ans (par exemple dans le domaine de la mobilité
solidaire). Nous avons constaté le besoin de renforcer cet accompagnement en aidant au
passage à l’échelle, pour faire accroître en compétences ces structures. La Fondation
MACIF a donc lancé de nouveaux modes d’accompagnement et d’investissement et a créé un
nouveau modèle d’Économie Sociale et Solidaire de demain.
Propos recueillis par Didier Raciné, rédacteur en chef d’Alters Média
* Interview réalisée en décembre 2020 avant la nomination d’Adrien Couret en tant que Directeur Général d’Aéma Groupe, fruit du rapprochement entre Aésio Mutuelle et MACIF