Le financement de la transition écologique comporte un volet important de financement privé : la distinction (on parle de Taxonomie) entre les financements verts (à encourager), les financements bruns (à prescrire) et d’autres est essentielle ; la Taxonomie détaille précisément cette distinction. Philippe Zaouati et la société de gestion Mirova qu’il dirige ont été très impliqués dans cette définition.
Pourriez-vous nous présenter Mirova dont vous êtes le Directeur Général, ses
objectifs, son histoire, sa stratégie ?
Mirova a été créé en 2014, pour accélérer la transition écologique dans le domaine
financier, développer l’investissement durable. Nous avons lancé depuis de nombreux
fonds et solutions d’investissement durables pour un montant de 19 milliards d’euros
dans diverses classes d’actifs, dans les domaines des énergies renouvelables, de la
mobilité propre, des solutions basées sur la nature. Pour appuyer ces investissements,
Mirova a effectué un gros travail de recherche sur les impacts environnementaux et
sociaux. Quinze personnes mènent ce travail de recherche et développement des mesures
d’impacts carbone, sur la biodiversité, l’égalité homme- femme, sur l’emploi …
Quelle est votre stratégie de développement ?
La croissance de Mirova est forte, et l’entreprise a doublé ces deux dernières années,
en particulier à l’International (nous nous sommes établis à Londres, Boston, et bientôt
à Singapour). L’investissement socialement responsable (ISR) se généralise et Il y a une
grosse demande de la part des investisseurs pour s’engager sur ces nouveaux domaines de
la croissance verte. Cela implique de concevoir différemment la façon dont la finance
intègre ces domaines : l’innovation est donc l’ADN de Mirova.
Au vu des besoins de financement de la transition écologique, sommes-nous
cependant sur la bonne trajectoire de financement ? Les Rapports de l’I4CE précisent
clairement que nous sommes très en retard.
Il y a de très gros besoins de financements publics et privés : les besoins portent sur
l’efficacité énergétique, la rénovation thermique, la transformation de la mobilité,
l’électrification et les batteries, l’Hydrogène, les énergies renouvelables, la
transformation du modèle agricole…
Si l’argent du Plan de relance est dépensé, l’on se retrouvera vite devant un mur de dettes sans impact réel sur la transition écologique.
Il est exact que les financements actuels ne sont pas à la hauteur de ces besoins, malgré le plan de relance lié à la crise COVID (dont 30 % serait fléché vers la transition écologique). On peut s’interroger : ce plan va-t-il stimuler suffisamment les investissements dans ce domaine ? Va-t-il entraîner l’investissement privé ?
La crise du COVID a fait sauter certaines barrières réglementaires (dette
inférieure à 60 % du PIB, déficit inférieur à 3 % du PIB) et conceptuelles. Mais ne
risque-t-on pas de viser l’effet immédiat, indifférencié, sans investir pour
l’avenir et la transition écologique ?
Si l’argent du Plan de relance est dépensé sans conditionnalité, sans direction claire,
le risque de saupoudrage est fort et l’on se retrouvera vite devant un mur de dettes
sans impact réel sur la transition écologique. Et on pourrait élargir ce raisonnement
non seulement à la transition écologique, mais aussi la transition numérique, à la
relocalisation de certaines chaînes de production… Pour créer une trajectoire de
croissance soutenable, il faut faire des choix, orienter les investissements vers
l’économie de demain.
Comment situer le volume de la finance verte, y compris par rapport aux besoins
et autres dispositifs de financement durable ?
La question est difficile, car cela dépend de la définition retenue pour la finance
verte. Le marché obligataire vert (obligations sociales, soutenables et indexé sur
objectifs) se développe, mais ne représente que 2 à 4 % du marché obligataire total. Les
Fonds d’investissements ont une dynamique et un volume plus important, mais les Labels
qui les valorisent ne sont pas toujours suffisamment exigeants. Lorsque les exigences
qualitatives sont élevées, le volume de financement est encore faible. L’objectif est de
faire croitre le marché en quantité et qualité, avec force et conviction.
Quelle est la politique de l’Union Européenne pour faire émerger de tels moyens
financiers verts ?
La Commission a lancé une politique globale et ambitieuse sur ces questions (sans doute
la plus ambitieuse au monde). Ce Plan intègre :
– La définition des activités « vertes », qui est appelé Taxonomie
– Des dispositions de transparence : déclaration obligatoire de la part de l’activité
« verte » (dans le cadre de la Taxonomie)
– Des labels, des standards de Green Bonds, des indices climatiques.
Une taxonomie verte liée au climat permet d’identifier des activités de mitigation et d’adaptation par rapport au changement climatique. D’autres taxonomies liées à l’environnement et au social sont en chantier.
La Taxonomie est au cœur de cette politique, pour obtenir un système financier européen
plus durable. Cette politique n’en est qu’à ses débuts, une Plateforme européenne a été
lancée pour accélérer et structurer le mouvement. Une taxonomie verte liée au climat
permet d’ores et déjà d’identifier des activités de mitigation et d’adaptation par
rapport au changement climatique. D’autres taxonomies liées à l’environnement et au
social sont en chantier.
Le développement d’une taxonomie brune, définissant les secteurs dont on doit s’éloigner
(secteurs émetteurs de Gaz à effet de serre par exemple), est à l’étude. Il nous semble
que cette partie brune a besoin d’une formalisation et d’une explicitation précise, qui
permettrait de rendre visible ces investissements et a contrario de mettre en valeur les
autres financements.
Quels sont les grands principes ou la philosophie de cette
Taxonomie ?
Elle est très simple : les investissements qui ont des impacts positifs en matière
d’émission de GES et de transition énergétique sans créer d’autres impacts négatifs
(sociaux par exemple) sont retenus dans la Taxonomie : ainsi des indicateurs techniques
sont identifiés industrie par industrie dans divers secteurs (efficacité énergétique ;
mitigation ; adaptation…).
Comment s’est développée cette politique de la Commission
européenne ?
Par étape : la première a consisté à définir ce que l’on voulait, ce fut le rôle du
Groupe d’experts de haut niveau que la Commission a mis en place en 2017 et auquel j’ai
participé. La seconde, plus technique, a consisté à mettre en œuvre ces recommandations
et à la traduire de façon précise dans la législation européenne, la 3e est en cours, il
s’agit de construire une plateforme pérenne de Développement durable. Les éléments
politiques ont été posés au démarrage, et rendus publics. Le Parlement européen s’est
fortement impliqué dans cette politique.
Faut-il introduire un caractère contraignant pour avoir une certaine efficacité
dans ces financements ?
Oui, une régulation intelligente, consensuelle mais intégrant certaines contraintes est
nécessaire pour le bien de tous.
Quelle a été la place de la France dans ce processus ?
La France a été en pointe sur le sujet, en étant le premier pays à introduire dès 2015
une transparence obligatoire pour les investisseurs. Depuis l’Europe a pris le relais.
La finance durable est aussi un sujet concurrentiel, et maintenant que les grands
acteurs financiers s’y sont engagés, des solutions innovantes voient le jour, et les
infrastructures de ces solutions sont nécessaires. L’industrie bancaire, qui a été le
financeur de l’industrie carbonée, doit accompagner l’évolution vers les solutions non
carbonées. Cette industrie est donc en forte transition. Le secteur financier ne doit
pas s’endormir !
Propos recueillis par Didier Raciné, rédacteur en chef d’Alters Média