La passation de pouvoir entre Trump et Biden à la présidence des États-Unis n’a pas été anecdotique ; néanmoins, la situation des États-Unis et celle du monde permettent-elles des changements profonds ? Quel sera le poids des évolutions climatiques sur la situation internationale ? Frédéric Encel précise ce qu’il pense des changements sur les crises régionales.
Le changement climatique augure une intensification des catastrophes dans le
monde, avec des incidences économiques, sanitaires, sociales et migratoires
considérables. Alors que certains géopolitistes dénoncent toutefois « l’imposture
hydrologique » (2) et mettent en doute l’hypothèse des « guerres climatiques »,
comment envisagez-vous l’impact du facteur écologique sur les relations
internationales ? Cela va-t-il accroître les tensions ou, au contraire, encourager
la coopération, et pourquoi ?
Les deux ! Cela dit je doute, hélas, que la coopération l’emporte sur les égoïsmes
nationaux d’une part, sur les intérêts les plus stratégiques et mercantiles d’autre
part. D’abord, les catastrophes dont vous mentionnez à juste titre l’intensification
n’ont déjà pas – et n’auront sans doute pas à l’avenir – les mêmes incidences selon les
cas. Je prends souvent l’exemple croisé et emblématique des Pays-Bas et du Bengladesh,
deux États présentant des similitudes en termes de menaces hydriques dues à la montée
des océans, mais situés aux antipodes sur le spectre des trois réalités suivantes :
l’importance accordée à l’intérêt collectif par l’État, ses dirigeants et ses grands
commis ; le niveau de technicité et d’ingénierie des entreprises nationales ; les
capacités de mobilisation financière de la puissance publique. Dans le cas néerlandais,
les catastrophes climatiques à venir pèseront certes sur le PIB et affecteront peut-être
une partie de la population, mais dans des proportions acceptables, tandis que dans le
cas bangladais on peut craindre que des dizaines de millions de citoyens soient
directement affectés, et avec eux une part considérable des ressources budgétaires du
pays. Et, par ricochet, des centaines de milliers de réfugiés rohingyas – comme d’autres
minorités sociales, religieuses ou culturelles – en pâtiront directement. Prenez le cas
du Sahel – la zone déjà la plus pauvre du monde – qui, en cas de réchauffement dépassant
les 3 degrés, connaîtrait un état caniculaire permanent. Au sein de chacun des cinq
États sahéliens, les citoyens les plus nantis disposeront certes d’appareils de
climatisation (eux-mêmes contributeurs du réchauffement !), mais quid de la grande
majorité ? Des pans de la population se révolteront ou émigreront… dans les zones à
peine moins pauvres et frappées que sont l’Afrique du Nord et l’Afrique subsaharienne,
constituées d’États faillis et/ou déjà instables ! En définitive, je ne crois pas à de
véritables guerres climatiques au sens conventionnel du terme, mais plutôt à la
multiplication de foyers de déstabilisation, essentiellement en Afrique et en Asie du
Sud.
Quant à la coopération, je ne prétends pas qu’elle sera marginale ; après tout, on a
enregistré, à Paris et dans d’autres réunions auparavant et depuis, des engagements
quasi-unanimes en faveur de la réduction des gaz à effets de serre et des pollutions
atmosphérique, fluviale et maritime contribuant sévèrement à la multiplication des
épisodes catastrophiques. Mais le plus souvent, il s’est agi de promesses n’engageant
que ceux qui les croyaient ou d’engagements non réalistes au regard de la volonté
d’États signataires – tels la Chine, l’Inde ou le Brésil – de poursuivre leur montée en
puissance industrielle ou commerciale. Par ailleurs, peut-on encore parler de
coopération quand celle-ci se paye, pour des États pauvres d’Afrique ou d’Asie, en
abandons de souveraineté… ? Un motif d’optimisme toutefois ; la recherche d’accords de
coopération hydrique a soit accéléré la conclusion de traités de paix, soit réduit des
menaces de guerre, à trois reprises au moins : clause de cession d’eau d’Israël à la
Jordanie en 1994 (paix de Wadi Araba, toujours en vigueur) ; nouvelle coopération entre
la Turquie et la Syrie en 1999 (accord sur le débit de l’Euphrate) ; pourparlers avancés
sur le débit du Nil entre pays d’aval (Égypte, Soudan) et le principal pays d’amont
(Éthiopie) en 2020.
Je ne crois pas à de véritables guerres climatiques au sens conventionnel du terme, mais plutôt à la multiplication de foyers de déstabilisation, essentiellement en Afrique et en Asie du Sud
Comment analysez-vous la situation des États-Unis en cette fin 2020 face à la
montée en puissance de la Chine ?
En universitaire, c’est-à-dire pas à la manière de ces militants qui, souvent par
hostilité intrinsèque, espèrent pouvoir enterrer une troisième fois en moins d’un siècle
la primauté de la puissance américaine ! Les États-Unis devaient déjà s’effondrer comme
puissance (et même en tant que système-modèle) pendant – et du fait de – la grande crise
économique de 1929, puis moralement à cause de la guerre du Vietnam, enfin
commercialement et stratégiquement face aux fameux BRICS3, emmenés, justement, par la
Chine. Or, le maintien d’un très haut niveau de valorisation du savoir – notamment
technologique et universitaire –, de possession des énergies, de projection de forces,
de capacités financières, de création normative, de patriotisme, d’hostilité entre
lesdits BRICS eux-mêmes ou encore de solidité et d’efficacité des institutions, ont déjà
rendu caduc cet énième enterrement. Sur ce dernier point, fondamental, j’observe du
reste que les quatre années d’inconséquence et d’imprévisibilité trumpiennes ont mis en
lumière la « bouteille à moitié pleine » consistant dans la solidité des institutions et
le civisme de la plupart des élites et des citoyens.
Alors, la Chine… Vous savez, les chiffres seuls ne suffisent pas à traduire une réalité,
quand bien même paraissent-ils spectaculaires. Ainsi, que valent militairement les
navires de guerre chinois mensuellement mis à flots ? Quels sont les vrais alliés de
Pékin dans le monde à part… la Corée du Nord ? Quelle alternative énergétique aurait la
Chine en cas de blocage des verrous de Malacca et de Panama lié à une aggravation des
tensions ? Quid d’un soft power chinois par rapport à l’attractivité américaine jamais
encore vraiment démentie ? Ne peut-on attendre un « Tian’anmen » bis – potentiellement
bien plus long et conséquent que celui de 1989 – en cas d’accroissement de la pression
totalitaire du régime ? Quelle crédibilité pour le régime de Pékin en cas de conclusions
sévères d’enquêtes qui seraient (enfin) menées sur les débuts de l’épidémie de
Covid-19 ? Et tant d’autres questions vaudraient d’être posées, dont les réponses
relativiseraient les certitudes. Au fond, les États-Unis demeurent forts de leurs
propres atouts, mais aussi des faiblesses et handicaps lourds dont pâtit la Chine…
Les États-Unis ont depuis la Seconde Guerre mondiale pris le leadership de l’Occident et
endossé le rôle de « garant de l’ordre » du monde après la défaite de l’Union
soviétique.
Cependant, les diverses défaites ou déboires qu’ils ont essuyés (Afghanistan, Irak) les
placent dans le choix de garder cette position de gendarme (ce qu’ils ne veulent plus)
ou de s’en retirer (mais avec les pertes que cela inclut pour eux et avec les risques
que cela entraîne pour la paix). Ont-ils d’autres choix stratégiques possibles ? Que
peut-on souhaiter du point de vue de l’Union européenne – qui fait face à de multiples
tensions à ses frontières (Ukraine, mais aussi Libye, Syrie…) ?
Beaucoup de bonnes questions ! Prenons-les par ordre. En premier lieu, êtes-vous bien certain que les États-Unis « ne veulent plus » de cette position de gendarme ? Je serais plus prudent ; sans nul doute ne souhaitent-ils plus en payer seuls le prix, ce qui est assez différent. Prenons à cet égard quatre exemples. D’abord celui, paradigmatique, de l’OTAN : Joe Biden s’apprête à exiger ce que ses deux prédécesseurs avaient déjà demandé avec insistance, à savoir des efforts budgétaires de chaque membre de l’Alliance atlantique (consacrer 2 % de son PIB dans les dépenses de défense) afin d’alléger le fardeau américain. À cette condition, les États-Unis resteront bien le pilier de la principale – et de la plus coûteuse malgré tout – alliance militaire au monde. Ensuite, Washington compte maintenir, au-delà des aléas trumpiens, sa phénoménale force de frappe nucléaire, traduction manifeste (bien que là encore coûteuse) d’une volonté de tenir son rang. Troisièmement, vous avez raison d’évoquer les (incomplets et forts prolongés !) départs d’Afghanistan et d’Irak, mais ils avaient déjà commencé sous Barack Obama et ne concernent objectivement plus des forces considérables ni des théâtres d’opération jugés primordiaux. Enfin, au Proche et au Moyen-Orient, vous m’accorderez qu’on a plutôt vu Washington en pointe dans d’importants rapprochements israélo-arabes et, parallèlement, dans l’intransigeance suractive à l’encontre de l’Iran, au grand dam des grandes puissances bien incapables de s’y opposer.
Les États-Unis « ne veulent plus » de cette position de gendarme ? Je serais plus prudent ; sans nul doute ne souhaitent-ils plus en payer seuls le prix, ce qui est assez différent.
En second lieu, je pense donc que la réalité est la suivante : les États-Unis ne se retirent pas des affaires du monde, ils pivotent, pour reprendre l’expression de Barack Obama, autrement dit ils redéployent leur puissance vers la fameuse zone indo-pacifique. Il n’est qu’à constater pour s’en convaincre à quel point Washington compte, simultanément, maintenir sa forte présence dans l’archipel nippon, soutenir fermement Taïwan face aux revendications « réunificatrices » de Pékin, mettre au défi le régime chinois de ne pas respecter la liberté de passage dans les eaux internationales et lui faire respecter l’intégrité des Zones économiques exclusives (ZEE) de ses voisins, entretenir d’excellents rapports (y compris stratégiques) avec l’Inde, et renforcer l’alliance avec l’Australie et la Nouvelle-Zélande (ANZUS). En toile de fond, on retrouve partout la crainte de la montée en force de la Chine, laquelle inquiète à peu près tous les États de la région au point d’en jeter certains dans de vraisemblables nouvelles alliances avec Washington, à l’exemple – ô combien révélateur – du Vietnam. Mais ce pivot vers l’Indo-Pacifique concerne aussi de grandes-moyennes puissances comme la France et le Royaume-Uni et, à la fin des fins, traduit bien la relégation au second rang des autres enjeux est-européens, sud-américains, subsahariens, et surtout arabo-musulmans.
Les États-Unis ne se retirent pas des affaires du monde… ils redéploient leur puissance vers la fameuse zone indo-pacifique
En dernier lieu, s’agissant de l’Union européenne, je vous dirais que pour les pro-européens, l’accession de Joe Biden à la présidence est, par un faux paradoxe, une mauvaise nouvelle ; Donald Trump, qui aurait probablement démantelé l’OTAN, avait au moins l’avantage de nous sommer de relever le grave défi de notre sécurité collective indépendante, c’est-à-dire en termes concrets de l’Europe-puissance. Avec Joe Biden, moyennant les efforts budgétaires évoqués plus haut auxquels les plus atlantistes (Allemagne en tête…) s’empresseront de consentir – le choix crucial est reporté et le « confort » du parapluie américain demeurera. Mais, au fait, contre quelle menace sérieuse, deux décennies après la chute du bloc communiste, cette protection américaine devra-t-elle demeurer… ? Je crois que Jean-Yves Le Drian a bien résumé l’urgente nécessité des Européens dans le monde qui vient : « L’Europe doit être géopolitique » (4)…
Frédéric Encel
(1) Frédéric Encel est aussi habilité à diriger des recherches, chercheur à l’Institut
français de géopolitique, membre du Comité de la revue Hérodote et lauréat du Grand prix
de la Société de géographie pour son œuvre. Il intervient également à l’Institut des
hautes études de défense nationale (IHEDN). Il est auteur de Les 100 mots de la
guerre chez PUF.
(2) Pour en finir avec les histoires d’eau. L’imposture hydrologique, Jean de Kervasdoué
et Henri Voron, Plon, Paris, 2012
(3) Acronyme de Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud. Ce concept, bâti par une
institution bancaire américaine dans les années 2000 et essentiellement fondé sur la
croissance – critère quasi unique et largement remis en cause depuis – ne m’a jamais
convaincu. Cf. mon Dictionnaire géopolitique, PUF, 2018.
(4) Grand entretien in Le Monde, 20 avril 2020.